Éducation : La petite révolution dont nous avons désormais grand besoin

Une réflexion à l’aube d’un gouvernement aspirant à un réel changement

Jacques Parizeau, grand bâtisseur de l’État qu’il fut, disait que le Québec s’était historiquement donné de grands moyens pour assurer son avenir, mais qu’on allait devoir sans cesse continuer de les bâtir et de les rebâtir. Il en va ainsi de notre système d’éducation.

Alors qu’un nouveau gouvernement prend place, il est temps plus que jamais d’affirmer le besoin de changement dans ce secteur névralgique. Et pour cause, puisque les enjeux sont de taille et que le Québec est assuré de perdre s’il s’en tient à des changements à la marge dans ce secteur.

Sur le plan économique, la négociation récente de l’AEUMC est venue le rappeler à quel point notre économie dépend en large partie de secteurs protégés de la concurrence étrangère et de mesures d’exclusion qui disparaîtront lors des prochaines négociations commerciales. L’impact sera majeur, notamment sur la classe moyenne et les régions, et le défi consistant à relayer de telles entreprises par de nouvelles n’aura de précédent que l’époque de l’émergence du Québec Inc alors que cette fois les opportunités de croissance seront plus difficiles à dénicher et la concurrence sera nettement plus difficile à affronter.

En outre, cela devra être fait alors qu’on devra composer avec l’effet boomerang d’une économie carburant beaucoup trop aux artificialités comme les bas taux d’intérêt, l’endettement, le Klondike des infrastructures et une dépendance aux produits importés dont les prix pourraient fortement augmenter.

Sur le plan de la cohésion sociale, les défis ne manqueront pas non plus. Le Québec vit à l’heure de divisions qui ne sont pas sans risque de dérapage, notamment en ce qui a trait à la surenchère de nos politiciens, notre identité nationale, aux rôle et fonctionnement de l’État, à l’immigration, la religion et l’environnement.

Sur le plan du travail, nous vivons à l’heure d’une affirmation sans précédent de l’importance des compétences de pointe, du savoir-faire et de l’expérience alors qu’à l’opposé les employeurs se déresponsabilisent de cette prise en charge historique.

Des défis d’envergure pour le secteur de l’éducation

Au même titre qu’il aurait été impensable d’aller de l’avant avec la Révolution tranquille dans les années 60 sans une refondation du secteur de l’éducation, les enjeux précités font que des changements d’importance sont à nouveau requis pour réaliser une nouvelle montée en puissance de ce secteur névralgique.

Nous aurons besoin que le secteur de l’éducation réaffirme son leadership intellectuel et moral. Tout comme il est impensable de réussir dans un environnement économique plus exigeant que jamais sans sa contribution directe au rehaussement accéléré des compétences de nos gens, nos institutions et nos entreprises?

Reste à savoir si le secteur de l’éducation a véritablement la vision, les atouts et la volonté pour réussir.

Un bilan peu rassurant

Si le passé est un gage du futur, le bilan du secteur durant les trente dernières années n’a pas de quoi rassurer pour l’avenir. Hormis des réussites ici et là, il est difficile de faire abstraction des nombreux artéfacts jonchant le cimetière de ce ministère. Tout comme, il est difficile d’ignorer la faiblesse chronique d’indicateurs clés comme ceux ayant trait au décrochage, à la diplomation, aux résultats scolaires et au taux anormalement élevé d’analphabétisme parmi notre société.

S’ajoutent des problèmes de gouvernance comme la succession interminable de ministres, les nombreuses consultations sans résultats tangibles, la vacuité des ministères concernés, les coupures aveugles du Trésor et les promesses électorales n’ayant jamais donné lieu au réinvestissement stratégique promis.

Quant aux solutions actuellement sur la table, il est impossible de prétendre qu’elles relèvent d’une vision et d’atouts réellement porteurs d’avenir. Je pense ici à l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, la décentralisation du pouvoir vers les directions d’écoles, les virages diamétralement opposés de la technopédagogie et du retour à l’enseignement traditionnel, la valorisation du personnel par une hausse nominale du salaire d’entrée et des conditions d’embauche plus strictes, le virage des CÉGEPS en fonction des besoins de main-d’œuvre, de nouvelles créatures bureaucratiques d’arbitrage que seraient un centre national d’excellence en éducation, un ordre professionnel pour les enseignants, deux nouveaux conseils consultatifs sur l’enseignement supérieur.

Un système dépassé

Nonobstant ce qui précède, le constat le plus dévastateur est celui-ci. Comme tant d’autres secteurs, le monde de l’éducation se bute lui aussi à reconnaître objectivement que les changements à la marge ne suffisent plus, que son modèle est en crise et que le statu quo va à l’encontre des besoins réels de la population. Voici deux raisons parmi d’autres qui ne sauraient nous faire hésiter davantage.

Premièrement, pendant que des secteurs similaires innovent de manière magistrale dans leurs contenus — comme ceux des médias, des communications et des applications —, le secteur de l’éducation continue de crouler sous le poids de mécanismes archaïques de production de contenus avec comme conséquences directes des cours et des parcours trop passifs, abstraits, désuets, peu accessibles, inutilement complexes, coûteux et trop souvent inintéressants et démotivants. Disons cela différemment. Sans son monopole sur l’émission des diplômes, auxquels la maîtrise de ces contenus donne droit, ils seraient balayés du revers de la main et remplacés par des contenus nettement supérieurs. Et la valeur des diplômes s’en porterait mieux.

Deuxièmement, le système actuel croule aussi sous le poids d’un mode de transmission du savoir par le recours à des intermédiaires sous-valorisés qui évoluent trop souvent en vase clos et sous l’emprise de dogmes, normes professionnelles, modèles pédagogiques et intérêts personnels parfois nuisibles. Dans le contexte des moyens aujourd’hui disponibles, il s’agit là de mécanismes et biais qui ne peuvent plus prétendre à un modèle optimal d’acquisition et de transmission de connaissances et des compétences.

Rebâtir un système à nouveau porteur d’avenir

Si nous voulons que ce secteur redevienne porteur d’avenir pour le Québec, deux nouvelles directions s’imposent dès à présent. Premièrement, il nous faut tirer avantage des technologies et des nouveaux modèles organisationnels qui vont permettre à nos gens de tous âges d’apprendre plus, ce qu’il y a de mieux, des meilleurs et de manière plus efficace, accessible et personnalisée. C’est la transformation dans laquelle le marché mondial de l’éducation et de la formation est désormais engagé. Et c’est ce qui dictera dans les années à venir notre progression comme société, mais aussi si ce système sera encore sous notre contrôle et parmi les gagnants.

Deuxièmement, il faut qu’au cœur de cette transformation nous parvenions à trouver notre manière de marier ce que le monde académique a de mieux à offrir avec ce qui est devenu aujourd’hui le véritable nerf de la guerre de la nouvelle économie du savoir : le transfert de la compétence de terrain en provenance de ceux qui excellent dans leur domaine respectif, peu importe les domaines.

Concrètement, ce dernier point revient à miser dès à présent sur les outils, les organisations, les mesures incitatives et les plateformes collaboratives requises pour capturer cette compétence et l’internaliser efficacement au sein des différentes composantes du système, à commencer par nos universités, CÉGEPS, écoles de formation et centres de recherche.

Je rappelle que tous les pays ayant connu une croissance prodigieuse durant les dernières décennies ont compris à la fois l’importance de moderniser leur système d’éducation, mais surtout de maximiser de tels transferts en ne faisant aucun compromis sur leur qualité, leur provenance et les structures impliquées dans ce processus. Et ce sera encore plus vrai à l’avenir.

Pour un véritable gouvernement du changement

Comme la grande majorité des Québécois, j’applaudis la volonté de changement du nouveau gouvernement, mais je l’implore d’élargir son champ de vision et son cadre d’intervention en matière d’éducation.

Le Québec ne peut plus simplement aspirer à se donner deux bons ministres sectoriels n’ayant rien de plus à offrir que des comportements rassembleurs et des solutions de rapiéçage datant d’une époque révolue.

J’invite plutôt le gouvernement à comprendre quelles seront les conditions gagnantes à l’issue de la transformation du marché mondial de l’éducation et comment il en va de notre réussite que nous parvenions à nous positionner habilement sur ce marché aussi vital que stratégique pour notre avenir.

Sans négliger le reste, je l’invite aussi à accorder beaucoup plus d’importance que ces prédécesseurs aux secteurs de l’enseignement supérieur ainsi qu’à la formation professionnelle et continue.

Mais surtout, j’encourage le Premier ministre à réunir rapidement les différents acteurs du domaine de l’Éducation, de l’Emploi, des Sciences et de l’Économie afin qu’ils travaillent ensemble à ce chantier porteur d’avenir qu’est celui du rehaussement profitable et généralisé de nos compétences collectives.

Osons, avant les autres, cette révolution bénéfique à tous et le reste suivra.