Anticosti: Quelles leçons pour la gouvernance future de nos investissements publics?

feu vert Anticosti

Même si l’exploration pétrolière à Anticosti n’est pas encore stoppée, l’heure n’est plus à justifier la suite des opérations, mais plutôt à tirer les leçons sur ce qui nous amènent à aller de l’avant avec de tels projets d’investissement.

Un projet non rentable au départ

Partons de l’idée que la seule considération ayant dû conduire à ce que le gouvernement Marois investisse dans ce projet, c’était d’avoir de fortes chances que ce projet réussisse et qu’il crée de la richesse pour le Québec. Suffisamment du moins pour justifier une telle empreinte écologique.

Or, au moment où le gouvernement Marois annonçait son investissement, la plupart des observateurs avisés de la scène pétrolière savaient déjà que ce projet n’était pas économiquement viable. C’est pas peu dire.

Les avis d’experts comme Marc Durand démontraient déjà les limites techniques et économiques du projet. Mais surtout, le fait qu’aucune compagnie pétrolière d’envergure n’ait voulu se commettre au moment de la vente de permis aurait dû envoyer un message clair.

Ainsi, au lieu de compagnies d’importance disposant à la fois des ressources financières et techniques pour mener à terme la réalisation d’un projet de cette envergure, ainsi que d’une posture établie pour assurer la continuité du projet advenant un marché baissier, le Québec se retrouva inversement dans ce projet aux côtés de petites entreprises ayant peu d’expérience, de faibles ressources techniques et une capitalisation boursière justifiant à peine la prise en charge des premiers forages.

Certes, il est commun que des juniors puissent excellés et prendre du galon et que de plus gros joueurs viennent ensuite les racheter et mettre en production leurs découvertes. Sauf que dans ce cas-ci, la géologie déjà connue et les dimensions économiques et techniques du projet laissaient déjà clairement entrevoir qu’une opportunité de classe mondiale était  somme toute improbable.

Ainsi, tel était le positionnement économique du projet Anticosti à la signature de l’entente. Un projet jugé globalement trop coûteux, non prouvé, et sujet à des pressions environnementales tout à fait justifiables.

Pire encore, au moment où le gouvernement de l’époque signa l’entente, le marché pétrolier accusait déjà une forte baisse et le ralentissement des projets de schistes plus viables avait déjà été observé au sud de la frontière.

Et l’on ne parlait pas dans leur cas d’exploiter un projet sur une île en mer et aussi éloigné du marché. Ni du fait que le schiste Macasty pouvait contenir une quantité importante de gaz que l’on devrait brûler sur place.

Aujourd’hui, le cours du pétrole s’est effondré de plus de la moitié. Partout dans le monde ce genre de projets a été stoppé. Pourtant Anticosti est encore en vie et les entreprises continuent de pousser le projet. Pourquoi?

Essentiellement parce que le gouvernement de madame Marois a cru bon, en marge de ce qui allait être sa dernière campagne électorale,  de stigmatiser son adversaire libéral en reprenant une participation au projet et en corrigeant ce qui fut appelé le vol du siècle alors qu’Hydro-Québec avait été forcée par le gouvernement Charest de vendre ses permis d’exploration à des intérêts privés dans les années précédentes.

En retour d’une participation du gouvernement dans ce projet, Madame Marois signa une entente qui offrait d’une part une caution environnementale implicite à l’exploitation polluante des schistes. Mais surtout, elle venait de nous engager à prendre en charge l’essentiel des dépenses relatives à l’actuelle phase des premiers forages exploratoires, et ce peu importe les conditions du marché.

Ainsi, si ce projet est encore en cours malgré la débandade du marché pétrolier, c’est essentiellement parce que les compagnies concernées sont en droit d’exiger que l’argent de l’État les garde en opération.

La situation est telle que l’on peut prétendre sans exagérer que si le gouvernement décidait demain matin de se retirer du projet en vertu d’une compensation financière quelconque, que les entreprises prendraient la somme en question et cesseraient d’eux-mêmes les travaux faute de fondements économiques. D’autant que aucune banque d’investissement sérieuse ne recommanderait à ses clients d’investir dans la suite de ce projet.

Un projet politique avant tout

À la lumière de ce qui précède, il est certes de bonne guerre de défendre l’action du gouvernement précédent en prétextant que nul ne pouvait connaître l’évolution du marché au moment de la signature. Après tout, il est vrai que bien des entreprises et des gouvernements dans le monde n’ont pas vu à temps la baisse du marché se profiler à l’horizon.

Reste qu’il ne faut pas être dupes non plus. On ne parle pas ici d’une signature il y a cinq ans. De plus, il est clair que les raisons pour lesquels ce projet  a été ficelé sont essentiellement électorales.

D’ailleurs, quand l’on a annoncé ce projet, ce ne sont pas les études sérieuses qui ont fait la manchette. L’on a surtout joué sur la fibre nationaliste, la notion de redonner aux Québécois leurs ressources. On a aussi laissé miroité l’impact que cela aurait sur la réduction de nos importations d’énergie, l’élimination du déficit, la création de milliers d’emplois et le maintien de nos acquis sociaux. En d’autres mots, le PQ venait ainsi de trouver son Plan Nord.

Même si la comparaison tenait, il reste qu’on venait à mon point de vue de tourner les coins encore plus rondement en balayant du revers de la main les expertises contraires au projet. Mais surtout, on ne s’est pas gêné de présenter une version pour le moins embellie de la rentabilité du projet, avec évidemment le concours des entreprises bénéficiaires.

Mais bon, dans un Québec ou la classe politique est divisée comme jamais, il semble qu’il soit devenu monnaie courante de prendre de tels raccourcis pour se faire élire, et ce même si cela nous appauvris, nous divisent et nous amènent à braquer les projecteurs sur ceux qui cette fois avaient toutes les raisons du monde de sortir contre un tel projet.

Tout de même fascinant que durant cette période peu de gens du milieu des affaires ont semblé aller au-delà de la notion que le Québec ne pouvait passer à côté d’une telle richesse, si tant qu’il aurait fallu une certaine rentabilité!

Les erreurs du gouvernement actuel

Il faut dire que le gouvernement actuel est loin d’avoir bien pris la balle au rebond lors de son élection.

Mauvais calcul politique ou surdose de phéromone d’AL Gore à la sortie de la Conférence de Paris, on peut dire que le Premier ministre ne s’est pas aidé en sortant l’argument environnemental pour manifester son désir de mettre fin au projet.

Du moins, on aurait souhaité, après les nombreuses critiques, qu’ il rectifie rapidement le tir en précisant que le projet n’avait simplement plus de raison de continuer sur une base économique avant tout et encore plus en considérant l’impact environnemental.

En donnant l’impression que sa conversion à la lutte contre le carbone passait outre ce que plusieurs considéraient encore comme un Klondike québécois, il allait soulever l’opposition des gens d’affaires ainsi qu’alimenter dans leur dimensions les plus excécrables les réflexes de partisanerie politique et l’enflure médiatique et les commérages des réseaux sociaux.

Pire encore, même parmi sa garde rapprochée ainsi que ses alliés naturels dans le monde des affaires, il s’en trouva plusieurs qui eurent peine à le défendre alors qu’ils parvenaient difficilement à comprendre qu’un Premier ministre libéral puisse ainsi faire passer sa conception personnelle et pour le moins discutable du projet avant les intérêts économiques du Québec. Du reste, c’est peut-être Nathalie Normandeau qui a le mieux résumé en accusant M. Couillard de dénaturer l’ADN du parti et de nuire ainsi à la réputation économique du Québec.

Difficile de comprendre en effet, comment un Premier ministre libéral pouvait passer à côté d’une telle cagnotte alors qu’il était en train de couper allègrement dans les services publics faute d’argent?

Était-ce une machination pour redonner plus tard la prochaine mouture du projet à des amis qui le couvrirait d’or à sa sortie? On a tout entendu. Mais bon, on aura compris qu’il y a de bons et de mauvais économistes, à droite comme à gauche.

Reste qu’il fallait le faire pour en venir à ce que les médias ouvrent toute grande la porte au jeune Président de Pétrolia pour que ce dernier serve en prime time une leçon de morale au Premier ministre pour non-respect d’une entente contractuelle et quant à l’éthique requise dans le cadre d’un partenariat.

On ne cherchera certes pas à blanchir Monsieur Couillard dans toute cette affaire, mais il reste que ce dossier est avant tout une autre preuve démontrant quand un dossier est pourri au départ, cela peut conduire à des dérapages de toutes sortes.

Difficile de comprendre pourquoi le gouvernement n’a pas sorti un avis économique en bonne et due forme ou pourquoi il n’a pas mis son poing sur la table.

Personnellement, je n’ai rien contre que le gouvernement autorise, même encore aujourd’hui, les trois forages exploratoires pour autant qu’il y ait une véritable raison de le faire.

Or, tout indique que les forages en question n’offriront en fait qu’une simple confirmation des propriétés du schiste et que de toute façon rien de ces caractéristiques ne viendront relancer la viabilité du projet, du moins certainement pas  dans les conditions de marché actuelles et vraisemblablement pas à moins que le prix dépasse de loin les derniers sommets. (Voir commentaire de Marc Durand et le lien ci-bas)

Les coûts cachés de ce genre de projets

Outre le fait que l’on ait mal soupesé la rentabilité du projet, je suis d’avis que ce qui doit  attirer notre attention à ce stade-ci, ce sont tous les coûts sociaux, politiques et économiques entourant la démarche en soi.

Je parle ici des querelles incessantes, le temps perdu, l’attention médiatique et légale, l’impact du manque de transparence relative à l’octroi des permis, les pertes des petits et des investisseurs institutionnels, la lutte environnementale, etc.

Je pense aussi au coût d’opportunité à ne pas avoir travailler sur ce qui est le plus susceptible de faire avancer le Québec.

Si on s’amusait à calculer toute cette dépense de temps et d’énergie qu’aura somme toute été cette dernière mouture du projet Anticosti, je crois que les chiffres en feraient rager plusieurs.

Qui plus est, il ne faut pas minimiser le genre de sable qu’un tel projet génère dans nos engrenages économiques, politiques et sociaux. Il y a un coût à se battre contre de tels moulins à vent. Il y a aussi un effet de démobilisation et un mauvais exemple à donner en braquant systématiquement les projecteurs, dans ce projet et bien d’autres,  sur des gens se querellant et d’autres s’objectant à tout au lieu de permettre à nos véritables bâtisseurs d’occuper l’avant-scène.

Les périls de l’interventionnisme

Je suis loin d’être contre l’interventionnisme de l’État, mais sur ce point aussi nous devons tirer des leçons de ce projet.

Se laisser tenter par une aventure du genre, sans prendre en considération les tenants et aboutissants du projet au plan économique, ce n’est quand même pas rien.

Sans doute est-il temps aussi de pointer du doigt la conception interventionniste particulière dont nous avons hérité au Québec depuis la Révolution tranquille. Celle qui incite plusieurs d’entre nous à avoir ce réflexe primaire de voir notre territoire comme un champ de rêves.

Je fais allusion ici au film Field of Dreams où Kevin Costner construit, à la manière de l’Arche de Noé, un champ de baseball à l’arrière de sa maison en prétextant que les plus grands joueurs viendront y jouer.

Au gouvernement, c’est souvent comme cela. On est intelligent et bien formé et l’on travaille bien des projets en regardant le Québec tel un aquarium avec des poissons, dont certains plus méchants que d’autres, oblige de toute évidence pour nos fonctionnaires une forme d’interventionnsime souvent démesurée.

On s’élève comme le gardien et défenseur du bien commun. On a une vision bien pensante et planifiée du développement global ou durable, selon le terme à la mode. Et l’on se complaît dans l’interprétation mécanique et trop souvent chimérique et doctrinaire des exploits passés.

Pourtant, on devrait à tout le moins se garder une petite gêne en rappelant à quel point nos technocrates ont erré dans le passé. Me vient à l’esprit les années 60-70 alors que ces derniers ont erré en tentant de prendre le contrôle de l’économie.

On a vu le résultat lorsque, au tournant des années 80, nos entreprises nationalisées et modernisées aux frais de l’État se sont retrouvées face à la concurrence impitoyable des multinationales et des pays à bas salaires profitant de meilleurs avantages-coûts parce-que nous avions compris à tort que notre croissance résiderait dans les nationalisations, la modernisation, l’intégration de nos petites entreprises locales et la production à valeur ajoutée.

Aussi exemplaire ait été ensuite le relayage de notre technocratie par le Québec Inc il reste que même là, les astres étaient parfaitement alignés pour que cela fonctionne. Le Québec Inc n’aurait jamais vu le jour sans la croissance démesurée  en Amérique du Nord et l’explosion des marchés boursiers qui ont  financièrement bien servi nos entrepreneurs dans leur quête d’actifs à rabais. Une situation qui encore aujourd’hui continue de sertir indûment le blason de nos politiciens et autres décideurs publics.

Certes, il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eut de bons coups. Il s’agit plutôt d’y regarder de suffisamment près pour constater à quel point notre cimetière de projets et de grandes politiques industrielles ne tenant pas la route est devenu occupé par des projets du genre de Anticosti.

Le pire c’est que malgré des sommes colossales perdues, il est pour le moins étonnant à quel point nos politiciens jouissent encore de l’image de sauveurs comme au tournant des années 60. Aussi, à quel point nous sommes encore aussi complaisant envers le track record de certains de nos nos organismes à vocation économique.

Ou peut-être est-ce dû à notre propension collective à ne pas s’intéresser ou à oublier avec une rapidité déconcertantes les erreurs du passé, comme Anticosti l’aura été.

Vers une meilleure gouvernance des investissements publics

Bien sûr, il n’y a pas qu’Anticosti et ce serait manquer d’objectivité que de blâmer le PQ et le gouvernement de madame Marois. Le coup d’épée dans l’eau qu’est Anticosti est somme toute relativement minime comparativement à d’autres projets.

Que dire de la stratégie maritime, du couloir de l’innovation de Monsieur Legault, du Plan nord qui sont toutes des idées qui ont de quoi nous inquiéter sur une base économique.

Ceci dit, l’important à ce stade-ci, c’est surtout de s’interroger sur les façons d’éviter que l’on encaisse encore et encore des projets dont les dérapages sont souvent prévisibles à l’avance, et dont certains taisent la nature exacte à des fins électorales ou par peur  de parler.

Il faut être naïfs ou cynique pour penser que cela n’a pas d’impact ou encore que cela fait partie du jeu. Tout comme il ne faut pas se surprendre avec tous les stratagèmes et les nombreux avis contradictoires, que la sanction électorale puisse avoir une véritable valeur lorsque vient le temps d’évaluer un projet, surtout lancé en pleine campagne électorale.

Peu de journalistes ont les moyens, la latitude et le temps de relever les faits derrière de tels projets. Encore là. il semble que l’on peut toujours trouver des experts pour justifier un projet.

Dans le monde politique d’aujourd’hui, les partis d’opposition n’apparaissent désormais guère plus crédibles, occupés qu’is sont à déclencher la moindre controverse pouvant les avantager en pareilles circonstances ou encore parce qu’il cherche à masquer leurs propres erreurs.

Que dire aussi des groupes de pression qui ne prenne en considération que leurs propres intérêts ou leur simple définition du bien commun.

Difficile aussi d’accepter la menace et le harcèlement politique. Que le Premier ministre Couillard affirme que les fonctionnaires feront ce qu’on leur dit de faire nous parle en soi. Tout comme il est aujourd’hui difficile de ne pas se questionner sur les nominations de marionnettes, l’indépendance d’Investissement Québec, celle du BAPE, etc. Bref, il y a là une tendance dangereuse, qui  au final est renforcée par des projets du genre.

Pour ce qui est des projets économiques, la solution serait peut-être que ce genre de projets ne puissent plus voir le jour sans des partenaires financiers crédibles assument une partie importante des déboursés.

Reste qu’au final, la responsabilité incombe tout de même à la population. Celle d’avoir suffisamment d’intérêt, de compréhension et de mémoire pour sanctionner nos politiciens avant, pendant et après de tels dérapages.

Si tant est que cela puisse avoir été le cas dans notre histoire, on peut certes affirmer que le Québec n’aurait pas eu la dette qu’il a en ce moment. On aurait moins de scandales et de corruption de bas étage. Nos politiciens et nos entrepreneurs y penseraient deux fois avant de présenter de telles initiatives et notre économie serait sans doute mieux outillée pour l’avenir qu’elle ne l’est présentement.

Il n’est cependant jamais trop tard pour faire mieux.

2 réactions au sujet de « Anticosti: Quelles leçons pour la gouvernance future de nos investissements publics? »

  • 23 août 2016 à 08:08
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    Pour ceux que les vrais chiffres intéresse, il y a une analyse récente (juin 2016) des conditions géologiques et économique de l’hypothétique gisement d’hydrocarbures (pétrole + gaz) d’Anticosti: –> http://bit.ly/28SthXT.
    Cette analyse se fonde sur l’ensemble des données d’exploration à Anticosti, y compris les douze plus récents forages des campagnes des étés 2014 et 2015.

    Marc Durand, Docteur-Ingénieur en géologie appliquée et géotechnique

    • 23 août 2016 à 14:12
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      Merci Monsieur Durand pour ce lien.

      Je retiens d’abord cet extrait pour le moins frappant de votre texte: un passage dans lequel vous rapportez que, selon les données les plus récentes, des 2095 milliards de pieds cubes de gaz récupéré par 4155 puits et des 0,117 milliards de barils de pétrole récupérables à Anticosti, cela donnerait respectivement 9,4 G$ (pour le gaz à 4,5$/1000pc) et 11G$ (pour le pétrole à 95$/baril); soit un peu plus de 20 milliards de dollars au total pour la valeur brute extraite. Et puis, en contrepartie, qu’il faudrait dépenser 95 milliards de dollars pour les forages d’exploitation et le transport.

      On voit bien en effet, comme vous le dites si bien, que même sur la base d’une remontée spectaculaire du prix du pétrole, allant bien au-delà de 95$/baril, il n’y a aucune rentabilité possible.

      Merci aussi pour la précision que vos chiffres obligent sur le ratio gaz-pétrole qui sont à l’inverse des chiffres mis de l’avant par le Ministère des Finances.

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