Pour réussir à nouveau, le Québec doit revoir son modèle en éducation

Notre système d’éducation doit changer. Conçu en fonction des besoins des années 60-70, et malgré les ajustements qu’il a connus depuis, celui-ci ne s’adapte plus aussi bien qu’il le devrait aux réalités d’aujourd’hui et encore moins à celles de demain.

Alors que l’éducation se mondialise, nombreux chez nous sont ceux qui tardent à comprendre les enjeux majeurs que cela soulève.

Quoique nous aimions insister sur nos compétences de pointe, nous tardons à reconnaître à quel point cette compétence est tributaire de secteurs dont la compétitivité n’est plus assurée.

Pendant ce temps, nous évitons la triste réalité des autres secteurs ainsi que du décrochage alarmant de vastes segments de notre population active dans ce qui devient plus que jamais une course mondiale aux nouvelles compétences.

Et parce que nous tardons à reconnaître de tels retards, nous ouvrons la porte sans cesse plus grande à la concurrence et à des défis de moindre envergure pour nos gens. Nous laissons ainsi filer des avancées qui pourraient nous être grandement bénéfiques dans le futur.

Tout cela, alors que les discours de nos ténors ne changent guère, que les nouvelles priorités et solutions préconisées par le milieu sont loin de susciter l’enthousiasme, et que pour la première fois de son histoire, le secteur de l’éducation s’apprête à faire partie des discussions sur le libre-échange, dès la prochaine décennie.

Parmi les solutions que le Québec doit mettre à l’avant pour relever de tels défis, figure en tête de liste une refonte de notre système d’éducation. Un système dont la définition des besoins, la gestion de l’offre, les structures, la gouvernance et la gestion des parties prenantes ont fait leur temps. Au point de devenir un frein que nous devons débloquer si nous voulons assurer non seulement notre réussite éducative, mais aussi la relance de notre développement économique et social.

Un frein à débloquer

Pour bien comprendre la nature de ce freinage, et la manière de parvenir à le débloquer, rappelons une situation similaire que nous avons connue sur le plan économique au tournant des années 80.

C’est survenu à un autre moment critique de notre histoire. Un moment où notre survie économique nous a obligés à faire un ménage complet dans le même genre d’enchevêtrement inextricable qu’est l’éducation aujourd’hui. Un moment où il nous a aussi fallu remettre à leur place nos principales parties prenantes, notamment notre intelligentsia économique, notre technocratie industrielle, notre pouvoir syndical et notre classe politique trop habituée à se faire élire à coups de subventions et de politiques industrielles nous ayant jusque-là très mal préparés à la mondialisation.

Rappelons-nous que pendant les deux décennies précédentes (1960-70) le Québec s’était laissé convaincre que, hormis une éducation et une formation de qualité accessibles à tous, notre croissance économique allait passer par les cinq autres leviers suivants :

  1. Une stratégie industrielle axée sur un développement autocentré et verticalement intégré (transformation à valeur ajoutée de nos ressources).
  2. Le leadership sectoriel de nos nombreuses sociétés d’État.
  3. Une conciliation État-syndicats-patronat.
  4. La supervision bienveillante de plusieurs organismes économiques centraux et régionaux
  5. Une politique industrielle fortement subventionnaire.

On s’est plutôt réveillés au début des années 80 avec un immense déficit structurel, un climat de confrontation comme pas ailleurs en Amérique du Nord, mais surtout une économie incapable de rivaliser avec les modèles d’affaires nettement plus performants de l’époque.

On fait référence dans ce dernier point à la délocalisation de la production vers les pays à bas salaires, aux modèles hautement productifs et innovateurs (Japon, Allemagne, Silicon Valley, etc.), à la domination des multinationales et des grands conglomérats financiers étant eux-mêmes partis depuis longtemps à la conquête des meilleurs actifs ailleurs sur la planète afin de mieux les intégrer dans leurs modèles d’affaires.

Or, l’on n’a pas relancé l’économie du Québec à cette époque par des États généraux, des colloques et des consultations publiques. On n’a pas attendu que notre intelligentsia accouche d’une nouvelle conception des choses en se réunissant à huis clos pour ressasser les mêmes concepts tout en évitant de se faire varloper au passage par la rancune populaire et les médias (sociaux). On ne s’en est pas non plus remis aux discours-cassettes de nos chefs syndicaux, du patronat et de nos politiciens.

En fait, on l’a fait, mais sans que cela ne mérite des inscriptions valables dans nos annales économiques.

Non, ce que l’on a simplement compris à ce moment – certains plus vites que d’autres, car résolument voués à bâtir l’avenir plutôt qu’à défendre leurs intérêts avant tout – ce fut l’importance de donner plus de place à ceux qui étaient désormais les mieux placés pour innover, identifier les opportunités, réunir les capitaux, trouver les technologies, rallier les expertises nécessaires, fondre le meilleur des organisations existantes et d’organiser le tout d’une manière plus cohérente pour reconquérir nos marchés et faire des capitaines Kirk de nous-mêmes.

En d’autres termes, nous avons court-circuiter des positions irréconciliables et des débats sans fin en mettant en place un nouveau modèle dans lequel l’État, de nouveaux dirigeants, des organisations plus ou moins connues et aguerries, des fonctionnaires émérites convertis, des travailleurs plus concernés, nos épargnants, et le capital de risque ont pu y trouver leur compte et nous faire avancer.

Grâce à cela, le Québec a pu vite profiter d’une relance de la croissance pour réduire le poids de ses canards boiteux et de ses éléphants blancs imaginés, gérés et allaités jusque-là par une classe politique et une technocratie d’État prises dans une conception révolue du développement économique.

En agissant de la sorte, le Québec est parvenu in extremis à consolider ses marchés et à éviter ce qui aurait pu être une des pires catastrophes économiques de notre histoire en matière de prises de contrôle étrangères et de dérapage industriel.

Grâce à ce nouveau modèle et une solidarité retrouvée, nous avons pu mieux nous équiper financièrement, alors que les cercles financiers traditionnels nous avaient systématiquement ignorés avant, pour partir à la conquête d’actifs et de marchés dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde. Une chose en soi, qui aurait été jusque-là impensable dans la vision politico-technocratique de l’époque précédente.

La résultante n’a pas été la privatisation tant décriée alors par les tenants des sociétés d’État et ceux ayant peur de perdre leur emploi et leur statut. Au contraire, ce fut le début d’une spirale ascendante qui a vu naître chez nous des pôles d’excellence de classe mondiale, des métiers d’avenir, une culture de l’innovation, une créativité, un entrepreneuriat, une identité économique ainsi qu’une fierté et un désir de réaliser dont on imagine mal ce que le Québec serait devenu sans elle, et encore plus à la vue des ratés que l’on connaît actuellement.

Le parallèle avec l’éducation

Sans être parfait, l’on peut certes tracer un parallèle entre la transformation économique que ce nouveau modèle économique a orchestrée, et le contexte dans lequel se retrouve aujourd’hui notre secteur de l’éducation.

Bien que peu l’admettront, pour diverses raisons (crainte du changement, peur d’y perdre, omerta, nostalgie doctrinaire, narcissisme sectoriel, corporatisme, réflexe phagocytaire visant à repousser les barbares, aveuglement volontaire, confort et indifférence, l’opportunité de pelleter le problème dans la cour de la génération suivante, etc.), la réalité est que notre secteur de l’éducation, de la formation et de la recherche a lui aussi désormais besoin d’une révolution du même genre.

Évidemment, on ne parle pas ici de mettre aveuglément ce secteur dans les mains d’un Québec Inc. composé d’édupreneurs s’improvisant pédagogues en chef pour se bâtir une fortune personnelle sur le dos de fausses économies de sous-traitance et des contrats d’emplois rachetés par les contribuables. Il ne s’agit pas, non plus, de permettre à cette nouvelle classe d’intermédiaires d’empocher de l’argent public dans un secteur où l’argent manque déjà cruellement.

Il ne s’agit pas de faire croire qu’une gestion privée plus aguerrie à la performance puisse nous faire réaliser des économies structurelles allant à la fois les intéresser et leur permettre de réinvestir là où cela compte le plus. Ce serait mentir sur le réalisme d’une telle proposition.

Il n’est pas question, non plus, de cautionner une approche rendant l’éducation de qualité accessible uniquement à ceux ayant les moyens de se la payer, ou d’autres personnes moins fortunées à qui l’on offrirait des bourses au mérite pour se faire bonne presse et bonne conscience.

Non, ce dont il est question ici, c’est de mettre en place un nouveau modèle qui puisse à la fois améliorer la qualité et l’accès tout en relevant ce qui s’annonce le véritable défi de la réussite éducative de demain partout sur la planète : se donner la capacité d’investir massivement dans le talent sectoriel et des actifs de prochaine génération, non sur la base de deniers publics qui vont continuer de se tarir, mais sur des capitaux de risque et des rentrées d’argent provenant de la réussite dans un secteur en voie de se mondialiser.

Tel est le véritable défi qui nous attend. Celui qui va déterminer les gagnants et les perdants parmi les centaines de systèmes d’éducation disparates et très souvent anémiés qui composent aujourd’hui le monde de l’éducation.

L’importance de dépasser les limites du système actuel

Pourquoi l’État québécois et les autres parties prenantes du système actuel ne pourraient-ils pas suffire à la tâche de nous hisser parmi les gagnants de cette course ? Parce que si nous sommes le moindrement réalistes, nous comprendrons que ces acteurs, même unis comme jamais, n’ont pas l’argent requis, les moyens techniques, l’expertise, la capacité à innover et à gouverner le secteur. Il est impensable qu’ils aient la complicité requise pour prendre rapidement les décisions nécessaires, comme larguer en temps opportun des structures périmées et en créant de nouvelles organisations opérant avec des règles et des incitatifs correspondant aux nouvelles réalités.

Jusqu’à aujourd’hui, l’illusion tenait au fait que ce genre de gouvernance pouvait s’en tirer malgré une certaine inertie. Il convenait à plusieurs de simplement jeter le blâme sur le gouvernement, son instabilité, son manque de conscience sociale et économique quant à l’importance de soutenir financièrement le secteur au détriment du reste. Paré de son voile institutionnel, il suffisait au secteur de balayer sous le tapis le retard dans le développement des compétences de nos gens, l’incapacité de telles structures de coûts à financer la modernisation de nos programmes et le renouvellement du talent sectoriel. On n’avait pas à se questionner sur les défis posés par la mondialisation alors qu’on se croyait pérennes et intouchables.

Maintenant que le secteur devient une arène mondiale, le risque se précise. Nous sommes désormais à risque de perdre à partir de maintenant des milliards de dollars par année en importations futures de services et de produits éducatifs et en opportunités perdues parce que d’autres auront compris et agi avant nous.

À l’instar de nos sociétés d’État et de nos éléphants blancs du début des années 80, le risque est de se retrouver rapidement confrontés à des compétiteurs intraitables profitant de capitaux, d’une expertise recrutée parmi les meilleurs dans le monde, des innovations de toutes sortes, et une taille fort avantageuse. Tout cela, allant éventuellement se traduire par des offres dont la qualité va rapidement séduire et accaparer nos clientèles, notre talent et nous faire ainsi basculer dans le camp des écosystèmes éducatifs retardataires, si rien n’est fait en ce sens.

Éviter l’illusion de la continuité

Comment parvenir à faire notre place dans un tel environnement ? En évitant d’abord le piège de la continuité et surtout en donnant, comme nous l’avons mentionné ci-haut, plus de place à ceux qui, de l’interne et de l’externe, sont les désormais les mieux placés pour consolider, innover, identifier les véritables opportunités, réunir le talent et les capitaux pour créer des organisations éducatives de prochaine génération.

C’est aussi en réorganisant les ministères et les différents acteurs concernés pour orchestrer une transformation sectorielle afin que nous puissions à la fois rester maîtres chez nous, convertir le maximum de notre système existant pour l’amener à un autre niveau, tout en parvenant à réussir ailleurs, là où l’innovation et la mondialisation du secteur nous guideront.

Ne pas comprendre l’importance de travailler à mettre en place un tel système dès maintenant, c’est risquer d’avoir à payer très cher dans le futur. C’est de refuser de lever le voile sur les énormes faiblesses du modèle actuel.

C’est de ne pas apprendre des erreurs commises par tant d’autres secteurs ayant connu une situation similaire, soit de comprendre trop tard l’importance d’avoir du sang neuf dans ses rangs plutôt que se montrer à la fois supérieur et profondément insécure. C’est refuser des moyens et préserver à tort des façons de faire en voie de devenir le talon d’Achille du secteur.

C’est tomber dans le piège d’ériger de simples corrections au système actuel au rang de grandes priorités, faute de réaliser qu’en bout de piste celles-ci n’auront été que des distractions passagères sur lesquelles on aura consacré trop d’efforts et de temps à se quereller plutôt que ce qui aurait dû compter au départ : des réponses aux véritables menaces et opportunités qui se dessinent aujourd’hui.

C’est faire comme Kodak a fait avant sa mort : ignorer le talent de prochaine génération et répéter ad nauseam les mêmes campagnes de mobilisation et les mêmes publicités, du genre : mieux réussir vos photos en moins de temps grâce à nos fastidieuses pellicules déroulantes.

C’est mal comprendre les besoins réels des jeunes. De penser à tort que les garder obligatoirement sur des bancs d’école de 4 à 18 ans, plutôt que de 5 à 16 ans, puisse réellement constituer une solution en soi.

C’est de ne pas comprendre que pendant ce temps, d’autres se dotent d’un arsenal de moyens et de solutions pour répondre de manière plus systémique aux besoins des jeunes sans avoir à brandir de nouvelles obligations.

C’est aussi de croire à tort qu’un institut gouvernemental de l’excellence en éducation puisse être la solution tant convoitée plutôt qu’une armada d’organisations de prochaine génération déterminées à foncer, bâtir, innover et à se développer dans le feu de l’action en mariant en temps et en contexte réels la compétence sectorielle de pointe, les capitaux, les technologies, les applications, les systèmes, les formes organisationnelles, les métiers et les outils de prochaine génération.

Croire que des chercheurs de données probantes puissent, du haut de leur nouvelle chaire, aiguiller ceux qui sont sur le terrain. Cela aurait été comme demander dans les années 80 aux profs et chercheurs de Polytechnique et des HEC de dicter la marche à suivre pour Bombardier, SNC, CGI, le Cirque du Soleil, et CAE.

C’est penser à tort qu’une élite académique trop souvent recluse et prise dans ses méthodologies puisse définir l’excellence alors que l’on sait tous d’instinct que l’excellence se bâtit sur le terrain par ceux qui font fi des conventions, ceux qui cherchent avant tout à innover, ceux qui prennent des risques et des décisions sur-le-champ, ceux qui excellent à trouver les moyens de rallier au moment opportun les contributions de tous, ceux qui, au besoin, y vont de coups de poing sur la table au lieu de produire d’épais rapports déposés devant un collectif décisionnel éparpillé et peu orienté vers l’action.

Or, s’il s’agit de créer les pôles d’excellence dont le Québec a véritablement besoin en éducation, il nous faut réaliser que ce sont eux qui vont nous permettre de consolider et protéger nos positions de la concurrence extérieure et de nous permettre de partir à la conquête d’autres marchés pour renforcer notre secteur et notre talent sectoriel.

Enfin, une dernière raison de changer notre modèle en éducation, c’est de pouvoir lui redonner vie. C’est de créer la même énergie transformatrice qui a fait le succès des secteurs connexes comme ceux de l’informatique, des communications et de l’information.

Une énergie qui a su à la fois ravir les clientèles, les professionnels du secteur, les gouvernements et les investisseurs. Une énergie provenant de défis constamment renouvelés, de nouveaux seuils de performance permis par l’innovation et l’évolution des nouvelles formes organisationnelles. C’est aussi le nombre élevé d’occasions en or pouvant faire surface à tous les moments pour ceux qui peuvent innover, ceux qui voient des opportunités, ceux qui savent comment réellement avancer et assurer ainsi une meilleure cohésion d’ensemble.

Qu’on se le dise, ce que nous venons de décrire dans ce dernier point, c’est ce qui attend le monde de l’éducation de demain. Car, à l’opposé de ce que l’on a connu durant les dernières décennies, le genre de transformation qui s’annonce, et les avantages qu’elle comportera, ce ne sont ni les investissements ni les occasions qui vont manquer. Du moins pour ceux qui auront compris ce que les clientèles, les employeurs et les gouvernements recherchent réellement.

Conclusion

Somme toute, si je devais résumer la pertinence de doter le Québec d’un nouveau modèle en éducation, je ramènerais cela aux deux questions suivantes.

Premièrement, voulons-nous continuer d’accepter le tempo de cet enchevêtrement technocratique qu’est devenue l’éducation d’aujourd’hui, dont la seule véritable garantie à ce stade-ci semble être de ne plus pouvoir nous assurer que ni notre système ni la compétence de nos gens ne pourront faire le bond nécessaire pour nous relancer ?

Deuxièmement, voulons-nous être considéré comme la génération ayant fait preuve de vision et d’audace au moment opportun, ou bien être celle qui devra porter le stigmate d’avoir servi ce secteur vital sur un plateau d’argent à d’autres que nous, avec l’obligation de payer désormais en prime des centaines de millions de dollars en produits importés et en prestations de pertes d’emplois, faute d’avoir compris et agi à temps ?

N’est-ce pas là l’un, sinon le plus important, des enjeux de notre réussite éducative, mais aussi de notre réussite économique et sociale ?