Le déclin des entreprises au Québec (1/3)

 

Le Québec fait actuellement l’objet de sévères mises en garde au plan économique. Il est question notamment du poids démesuré de la dette publique, du vieillissement de la population active, de l’explosion des coûts de santé, d’un déficit croissant dans le financement de nos régimes de retraite et d’un manque de prévoyance financière de nos ménages quant à leur niveau d’endettement et au retrait de leur vie active.

Personnellement, je ne doute pas du mérite de telles mises en garde. Toutefois, j’en ai contre la lancinante inertie politique que de tels débats suscitent et surtout l’absence d’un cadre stratégique qui nous prive d’agir décisivement comme société.

Cette dernière remarque me parait d’autant justifiée que les débats actuels escamotent selon moi l’enjeu qui devrait nous inquiéter le plus, étant donné qu’il a le potentiel d’aggraver chacun des enjeux précédents et bien plus encore. Nous faisons référence ici à la vulnérabilité croissante de nos entreprises.

Pourquoi nos entreprises représentent-elles un enjeu si important? Théoriquement, la réponse est simple. Sans une performance acceptable de celles-ci, le nombre et la qualité des emplois s’atrophient. Les salaires, les profits et les investissements reculent. Faute de rentrées d’argent suffisantes, l’État québécois n’a plus les moyens de maintenir nos programmes sociaux, nos infrastructures et de payer les 700,000 employés à sa solde. Bref, sans la bonne marche de nos entreprises, c’est tout notre édifice économique et social qui s’effrite.

Or, il se trouve que jamais dans l’histoire moderne du Québec nos entreprises n’ont été aussi vulnérables. Il est grand temps de reconnaitre cet enjeu à sa juste mesure et de prendre les moyens qui s’imposent. Sans quoi, nous risquons tous d’en faire les frais, que l’on soit travailleur, gestionnaire, entrepreneur, fonctionnaire, chômeur, rentier, étudiant, prestataire de l’aide sociale ou d’autres services gouvernementaux.

Nous vous proposons ici une série de trois textes sur le sujet. Ce premier décompose les particularités des quatre différents types d’entreprises qui composent le tissu industriel du Québec. Le second texte caractérise le risque de déclin propre à chacune des catégories précédentes. Le troisième texte tire un certain nombre de conclusions quant aux actions à mettre de l’avant pour renverser la tendance actuelle.

  1. La contribution des entreprises à notre économie

Pour bien comprendre la situation qui nous guette, nous avons classé les entreprises du Québec en fonction de deux grandes variables. L’axe vertical mesure la contribution de nos entreprises à notre économie. Théoriquement, cet axe se veut une mesure composite tenant compte de différents facteurs de création de valeur, dont les suivants :

  • Le niveau et la qualité des emplois;
  • La contribution aux revenus de l’État sous forme d’impôts, de taxes et de redevances;
  • Les retombées économiques au niveau d’un réseau de fournisseurs, de sous-traitants, d’une grappe industrielle, voire d’une région;
  • Le développement et la propagation d’un savoir-faire à l’échelle de notre économie;
  • L’accumulation de plus-value à l’étranger et son transfert au Québec;
  • L’imposition de barrières à l’entrée qui limitent les importations et la concurrence étrangère;
  • L’attraction de capitaux, d’entreprises et de talents qui ne viendraient pas autrement enrichir notre économie.

L’axe horizontal se veut une mesure de contrepartie. Cette dernière prend pour acquis que la contribution économique réelle d’une entreprise ne peut être établie sans tenir compte du degré de protection et d’aide dont elle bénéficie. Nous faisons référence ici aux mesures d’aide et de protection gouvernementales telles les subventions, prêts, quotas à l’importation et règles limitant la concurrence étrangère. Nous prenons aussi en considération des protections plus subtiles comme la faveur populaire envers les entreprises de chez nous.

Ainsi, la figure 1 nous permet de décomposer la structure industrielle du Québec en quatre grandes catégories d’entreprises.Ematrice

 1.1. Les entreprises porteuses

Bien que les entreprises de cette catégorie puissent bénéficier d’une aide gouvernementale parfois importante, toutes proportions gardées, ce sont généralement celles dont la contribution économique nette est la plus grande pour le Québec. Ces entreprises présentent généralement les caractéristiques suivantes :

  • Elles peuvent être parfois très petites comme très grandes;
  • Elles ont un impact favorable sur le marché des emplois de qualité notamment ceux de calibre mondial (gestion, informatique, design, production, R et D, logistique, etc.);
  • Elles sont innovatrices;
  • Elles compétitionnent sur des segments porteurs de l’économie mondiale;
  • Elles agissent souvent comme donneurs d’ordre, alignant et disciplinant une armada de fournisseurs et de sous-traitants de haut niveau;
  • Elles ont une influence positive sur leurs pairs et sur notre économie en général (discipline, vision, intégrité, innovation, détermination, performance, etc.);
  • Elles contribuent à même leurs rangs à essaimer des travailleurs, des gestionnaires, voir même des entreprises qui volent de leurs propres ailes et font croître d’autres pans de notre économie;
  • Elles stimulent, bousculent et instaurent une discipline et une rigueur parmi la classe politique et les bureaucraties financière, réglementaire, subventionnaire ainsi que celle du savoir;
  • Leurs discours et leurs actions tendent à nourrir des réflexes économiques appropriés parmi l’ensemble des acteurs concernés et la population en général;
  • Elles comptent généralement sur un personnel qui comprend l’implacabilité d’être concurrentielle au niveau mondial et l’importance de se battre chaque jour pour maintenir les opérations à valeur ajoutée au Québec;
  • Leur contribution est maximale lorsqu’il s’agit d’entreprises québécoises qui revendiquent un siège social et des activités stratégiques ici;
  • Dans plusieurs cas, il s’agit de filiales de multinationales qui présentent à peu de chose près les caractéristiques précédentes;
  • Il peut s’agir d’entreprises ayant peu ou pas d’activités internationales, mais dont le modèle d’affaires est suffisamment robuste pour leur permettre de contrer les importations et la venue de concurrents étrangers;
  • Elles contribuent au transfert de richesse créer ailleurs dans le monde où réside le plus grand potentiel de croissance.
  • Elles attirent le capital et le talent étrangers qui enrichissent notre économie.

Nous incluons dans cette catégorie des entreprises telles : Bombardier, Pratt Whitney Canada, Bell Helicopter, Héroux/Devtek, Power Corp. Saputo, Couche-Tard, Produits Récréatifs Bombardier, Garda, CGI, SNC Lavalin, Rio Tinto Alcan, Cascades, Transcontinental, Cirque du Soleil, Ericsson, Molson Coors, Alcoa, Les Rôtisseries St-Hubert, Domtar, Canam, Paccar, IBM/Bromont, Dalsa, Exfo, GMCR/Van Houtte, Lassonde, Uni-Select, PJC, Rona, Métro, etc. Cette catégorie comporte en outre de plus petites capitalisations qui jouent un rôle vital pour les plus grandes entreprises. C’est parmi ces dernières que l’on trouve les entreprises gazelles dont le gouvernement actuel veut favoriser le développement.

1.2. Les entreprises protégées

La seconde catégorie est composée d’entreprises qui œuvrent sous un abri de mesures protectionnistes qui ont généralement pour effet de limiter les importations et la présence directe d’entreprises étrangères. Plusieurs des entreprises de cette catégorie présentent des caractéristiques similaires aux entreprises porteuses. Toutefois, nous les classons différemment étant donné que leur dominance et leur rentabilité reposent essentiellement sur une aide ou des surprimes qu’elles peuvent imposer à leurs clients faute d’un niveau de concurrence plus élevé. Les entreprises de cette catégorie représentent un plus grand risque pour notre économie dans la mesure ou leur poids économique est important et que bon nombre de celles-ci seraient affaiblies, voire forcées de se transformer ou disparaître, advenant qu’elles perdent leur protection.

Cette catégorie englobe plusieurs secteurs, et non les moindres : Télécommunications, banques, services financiers, électricité, chemins de fer, soins de santé, médias, agroalimentaire, foresterie, construction, spiritueux, aviation civile, jeux vidéo, et bien d’autres. Parmi les entreprises les plus importantes de cette catégorie, mentionnons les noms d’Agropur, Intact, Air Canada, CN, Transat, Hydro-Québec, Industrielle Alliance, Desjardins, Vidéotron/Quebecor, Banque Nationale, Cogeco, Bell Canada, Résolu, Banque Laurentienne, Ubisoft, Loto-Québec, la société des Alcools du Québec et bien d’autres. À la limite, nous devrions même inclure dans cette catégorie plusieurs organismes et services publics dont ceux de la santé, des transports et de l’éducation.

 1.3. Les entreprises à risque

La troisième catégorie est celle des entreprises dont le modèle d’affaires est à risque ou en perte de vitesse. Cette catégorie est aussi très importante en raison de son poids économique. En raison de son nombre élevé, cette catégorie compte pour une portion significative des emplois, des investissements ainsi que des revenus versés à l’État. Elle représente un risque économique d’autant plus élevé que sa population est fortement à risque en période de consolidation comme celle qui s’annonce dans les prochaines années.

Nous incluons dans cette catégorie les milliers d’entreprises artisanales, commerciales et industrielles offrant des services et des produits de base de plus en plus soumis à une faible demande, à des baisses de prix et à une forte concurrence locale ou étrangère.

Il est important de noter que ce groupe compte parmi ses rangs des entreprises d’importance — telles des filiales de multinationales — dont la survie n’est plus qu’une question de temps étant donné que leurs propriétaires n’ont pas l’intention d’investir autrement que pour maximiser la durée de vie utile de leurs équipements existants.

 1.4. Les entreprises d’occupation de marché

La quatrième catégorie représente une sorte de paradoxe au plan économique. Elle est composée de filiales de plusieurs entreprises d’envergure internationale (Amazon, Apple, Walmart, Costco, Best Buy, McDonald, Burger King, McKesson, Belron, etc.) En raison de l’étendue de leurs opérations, l’apport de ces entreprises à l’économie du Québec peut sembler très important. Il l’est. Toutefois, la perception que nous avons de leur contribution mérite d’être nuancée, surtout lorsque l’on considère la perte économique subite lorsque ces entreprises se substituent aux entreprises de chez nous qui disposent elles d’un siège social, d’emplois de qualité, d’une chaine d’activités complètes alimentées en bonne partie par des fournisseurs locaux. Le différentiel de création de valeur est particulièrement évident lorsque nous comparons des chaines de valeur intégrées de chez nous avec des configurations minimales d’entreprises étrangères, tel un réseau de succursales de vente, de franchises et d’entrepôts de distribution qui sont les mêmes partout dans le monde et qui nous procure aucun avantage stratégique. D’autant, si nous avons à faire avec des entreprises-pipelines dont le modèle d’affaires repose essentiellement sur leur capacité à agréger et à écouler en masse des biens importés.

Par ailleurs, il est important de souligner que l’apport économique de ces entreprises varie significativement. Ainsi, une entreprise comme Amazon, qui dessert sa clientèle du Québec à partir d’un mégaentrepôt ontarien, représente la quintessence d’une stratégie d’occupation de marché de bas étage. Sa contribution à l’économie du Québec est essentiellement négative, car elle nous verse à peine plus que la TVQ alors qu’elle pénalise au passage des entreprises qui investissent, opèrent des installations physiques, versent des salaires et des impôts et s’approvisionnent au Québec, du moins en partie.

Outre les entreprises de commerce électronique hors Québec, nous incluons dans la catégorie des entreprises d’occupation de marché les entreprises suivantes : les magasins-entrepôts, les franchises étrangères (garages, automobiles, restauration rapide, électronique, logiciels et équipements informatiques) ainsi que les coquilles de plus en plus vides de distribution que sont devenues certaines pharmaceutiques ainsi que les entreprises manufacturières converties en importateurs.

Même si la contribution économique réelle des entreprises de cette catégorie a de quoi soulever des débats, ces dernières ne méritent pas pour autant un discours naïf et inutilement vindicatif. À voir le grand nombre d’entre nous qui se laisse séduire par leurs sélections de produits, leurs bas prix et les autres avantages qu’elles nous procurent, on doit admettre leur raison d’être. Reste qu’aux fins de la présente discussion, nous devons aussi être conscients du niveau de risque qu’elles représentent pour nos entreprises.

À titre illustratif, la figure 2 fournit une appréciation de la composition et de la prévalence des entreprises dans chacune des catégories. On notera qu’en raison de la non-divulgation des données financières, les entreprises de catégories 3 et 4 sont sous-représentées.

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(Suite)

 

 

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