L’économie publique québécoise en trois mouvements

 

Après le déclin possible de notre économie réelle, le déséquilibre engendré par notre économie publique constitue le second enjeu d’importance dans le cadre d’une définition de la stratégie de repositionnement du Québec. Or, que doit-on s’attendre de notre économie publique au cours des prochaines années? La réponse à cette question dépend en bonne partie des trois grands facteurs d’influence que nous avons illustrés à la figure 1. (cliquez sur image pour agrandir)

Éco Qc 3 mouvements

1. Une économie réelle en perte de vitesse

Puisqu’elle agit comme bailleur de fonds net, c’est à notre économie réelle que revient le premier niveau d’influence. À ce compte, tout indique que le secteur public québécois va devoir composer avec un important manque à gagner au cours des années à venir. Comme nous l’avons expliqué ailleurs, les raisons derrière ce scénario plutôt pessimiste sont les suivantes. Plusieurs de nos entreprises porteuses sont plus à risque que jamais. La relève d’envergure tarde à émerger, particulièrement dans les secteurs d’avenir. D’ici la fin de la présente décennie, nous pensons que plusieurs de nos entreprises protégées pourraient perdre leur protection et être durement éprouvées par la concurrence étrangère. Nous pensons aussi que plusieurs de nos PME et de nos grandes entreprises traditionnelles pourraient être décimées par la mondialisation et les prochaines vagues de consolidation qui s’annoncent. D’autres facteurs risquent également de contribuer à la perte de vitesse de notre économie réelle et pénaliser par conséquent notre économie publique. Il en va de la tendance au cantonnement géographique de plusieurs de nos entreprises et d’une tendance de plus en plus évidente de nos gens d’affaires à se faire acquérir et à contribuer à la formation du capital à l’étranger. On ne peut évidemment passer sous silence les effets néfastes des facteurs précédents sur le renouvellement de notre entrepreneuriat, notre capacité d’innover et notre savoir-faire; trois composantes essentielles au développement futur d’une économie sous notre contrôle. On ne peut également s’empêcher de penser aux impacts négatifs d’une partie croissante de notre tissu industriel qui est en train de devenir partie prenante d’une économie-pipeline de produits importés. Une économie à laquelle se greffe un amalgame d’entreprises étrangères et localement peu intégrées, dont la présence repose de plus en plus sur des allègements fiscaux et tarifaires ainsi que des  subventions à l’emploi inédites.

2. L’effet boule de neige des dépenses publiques

À l’autre bout du balancier, on observe que la perte de poids de notre économie réelle accroit substantiellement le problème de notre endettement public. Au chapitre des revenus, il convient de préciser que la situation ne promet pas de s’améliorer de sitôt. Outre la baisse plus importante que prévu des revenus de taxation et des impôts des particuliers et des entreprises, d’autres facteurs risquent de plomber les revenus de l’État. Hydro-Québec est en panne alors que le marché nord-américain est saturé par le gaz de schiste. La concurrence directe de Terre-Neuve au niveau de l’hydro-électricité n’améliorera pas le portrait à long terme. Malgré les efforts en cours, notre géologie n’a pas fourni à date les grands gisements que nous escomptions. Devant ces faits, la tentation du gouvernement sera grande de suivre l’exemple français et d’augmenter le niveau de taxation et d’imposition. Cependant, les pressions négatives au niveau de l’emploi, des revenus d’entreprises, ainsi que la plus grande mobilité du capital, l’évasion fiscale et le travail au noir l’inciteront vraisemblablement à se raviser. C’est cependant du côté des dépenses publiques que la situation va peser le plus lourdement. Malgré un contrôle plus serré des dépenses durant les dernières années, le Québec doit composer plus que jamais avec une série de dépenses qui font boule de neige. Ce phénomène est particulièrement évident quand on regarde la progression de la dette publique. Le problème deviendra d’autant plus criant alors qu’il est de plus en plus probable que le service de la dette bondira au cours des prochaines années sous l’influence de décotes possibles des agences et d’une hausse des taux d’intérêt qui sera vraisemblablement nécessaire pour endiguer les déséquilibres financiers qui pointent à l’horizon. La situation est encore plus troublante lorsqu’on regarde les prévisions de dépenses au niveau des soins de santé, de la sécurité du revenu et de la réfection de nos infrastructures. Rien pour aider, il faudra aussi tenir compte du coût, aussi élevé qu’inéluctable, du repositionnement économique de nos entreprises, de nos travailleurs et de nos communautés qui vont largement grever les dépenses prévues.  On a beau vouloir être optimiste, mais il devient de plus en plus acquis que le gouvernement devra faire des choix difficiles. De toute évidence, ce dernier devra couper substantiellement dans les dépenses publiques. Comme tant d’autres de ses congénères, il devra se commettre à une refonte majeure de l’étendue, de l’accès et de la tarification de ses services et de ses programmes. Il devra en outre concentrer davantage ses efforts sur la création de richesse, l’emploi et l’investissement. Or qu’on se le dise, ce dernier effort promet de coûter cher. La portée des leviers économiques de l’État n’est plus ce qu’elle était. Qui plus est, la mondialisation ouvre un champ d’opportunités qui placent les gouvernements en situation de surenchère. Dans la foulée de cette réallocation majeure des ressources publiques qui pointe à l’horizon, il faudra aussi s’attendre à une transformation non moins radicale de nos entités publiques. Ce n’est pas juste la privatisation grandissante des services qui pointe à l’horizon, mais une remise en question fondamentale du rôle de l’État ainsi que les principes sous-jacents à la consommation de biens publics. S’ajoutera à cette remise en question, une refonte majeure du partenariat public canadien, alors que plusieurs des autres provinces se questionnent, avec raison, sur leur participation au financement de notre dette. 

3. Vers une gouvernance politique instable

Le troisième mouvement découle du rapport de force qui déterminera notre réponse collective aux problèmes précités. Nous aurons à choisir entre une gouvernance politique qui tend à accroître notre endettement générationnel et une gouvernance créatrice de valeur mettant l’accent sur une baisse des dépenses au profit d’investissements dans notre économie réelle. À ce compte, je ne me fais pas d’illusion. Il ne fait aucun doute que notre héritage technocratique et interventionniste ainsi que les grands idéaux issus de la Révolution tranquille vont continuer à peser lourdement dans la balance. Le Québec s’est doté au fil des soixante dernières années d’une des plus importantes économies publiques per capita. Qu’on l’ait voulu ainsi ou non, notre économie politique est influencée, voire conditionnée, par le fait que nous sommes devenus une des sociétés les plus fonctionnarisées, endettées, syndiquées et taxées parmi les juridictions ayant un niveau d’industrialisation comparable. Notre ratio de production de biens publics/biens privés fait aussi du Québec une des juridictions les plus improductives au sens économique du terme. Qu’il suffise pour s’en convaincre de voir à quel point notre dette publique augmente et de regarder notre structure des emplois. Malgré les efforts de réduction de personnel au fil des ans, pas moins de 1 personne sur 4 au Québec est à l’emploi de nos trois paliers de gouvernement. Ce ratio tend plus vers le 1/3, si nous tenons compte des travailleurs âgés de plus de 25 ans qui comptent sur un emploi stable offrant un plan de retraite dûment financé. Le portrait de l’importance de l’État au Québec est encore plus révélateur, si l’on tient compte de l’ensemble des travailleurs, des entreprises, des récipiendaires de programmes et de services gouvernementaux dont le niveau de vie dépend en grande partie de l’État. Or, cette dépendance n’est pas sans conséquence sur le type de gouvernance et le rapport de force en vertu duquel se prendront les décisions à venir. Il va de soi que dans l’avenir immédiat la tendance sera d’accroître la gouvernance politique de notre économie. D’autant plus que la segmentation plus poussée des partis et des clientèles électorales augmente la probabilité de devoir être gouverné par des gouvernements minoritaires et instables. Ce recours à la gouvernance politique sera aussi servi par le complexe de sauveur toujours bien ancré de nos politiciens et de nos mandarins. On peut aussi s’attendre à une forte résistance en faveur du statu quo de la part de nos diverses bureaucraties, de nos syndicats et même de plusieurs de nos entrepreneurs, notamment ceux qui comptent sur nos marchés publics, nos marchés protégés ainsi qu’une panoplie de subventions dont l’apport stratégique exige une remise en question immédiate. Il va également de soi que l’opportunisme de la majorité politique sera au rendez-vous; elle qui, comme au temps des années fastes, militera sans ambages pour maintenir les largesses d’un système qui l’a historiquement choyé au détriment des autres générations. Si le printemps érable des jeunes s’éloigne graduellement de notre esprit, il n’en demeure pas moins que ces derniers auront beaucoup à dire dans les prochaines années. J’ose croire qu’au lieu de se radicaliser, ils orienteront leurs efforts pour favoriser leur prise en charge éventuelle de notre économie, comme il se doit. Personnellement, je crois que leur contribution est essentielle pour ramener notre économie à son point d’équilibre.

Conclusion

S’il faut s’attendre à ce que le Québec traverse une zone de turbulence importante durant la prochaine décennie, un fait demeure. Plus vite nous comprendrons l’enjeu que représente le déséquilibre croissant de notre économie publique et sa gouvernance, plus vite et mieux nous nous porterons.  

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