Le déséquilibre de l’économie du Québec ne date pas d’hier

 

 

Introduction

Il ne fait aucun doute que l’économie du Québec a connu son lot de succès et de grandes réalisations depuis la Révolution tranquille. Nous avons généré notre quote-part d’entreprises de calibre mondial. Nous sommes aussi devenus une des sociétés les plus équitables au plan social.

Mais derrière ce portrait idyllique d’un modèle économique distinct se cache une progression économique d’ensemble qui n’a pas été aussi forte et soutenue que l’on prévoyait.

Ce retard s’explique par une série de déséquilibres touchant à la fois nos mécanismes de création et de répartition de la richesse. Des déséquilibres qui se sont malheureusement amplifiés ces dernières années au point de menacer désormais la compétitivité de notre économie et par conséquent notre niveau de vie.

Quelle est la nature de ces déséquilibres? Quelles sont leurs origines? Quels impacts auront-ils sur notre avenir? Comment influenceront-ils notre positionnement dans l’économie mondiale? Autant de questions auxquelles nous tentons de répondre ici.

Ce texte se divise en trois parties. Nous y allons d’abord d’un survol historique pour mieux cerner l’origine et la nature des déséquilibres auxquels l’économie québécoise est actuellement confrontée. La deuxième partie jette un regard nouveau et différent sur les causes du problème croissant de la création de la richesse au Québec. La troisième partie traite des mécanismes de répartition de la richesse que nous avons hérités de la Révolution tranquille et qui sont loin d’être étrangers à la performance déclinante de notre économie et à la perte accélérée de nos acquis sociaux.

1. Les déséquilibres économiques du Québec ne datent pas d’hier

Les déséquilibres économiques ne sont pas nouveaux au Québec. Cependant, leur nature a considérablement changé avec le temps. Jusque vers les années 50, la création de richesse primait au Québec. Forte de son abondance en ressources et de sa position stratégique dans le transport maritime et ferroviaire, l’économie du Québec progressait malgré trois failles annonciatrices d’une difficulté croissante à créer de la richesse dans un environnement nord-américain de plus en plus concurrentiel : la faible transformation à valeur ajoutée de notre économie, notre retard dans les industries d’avenir et la surreprésentation d’entreprises étrangères d’exportation essentiellement dévouées au développement industriel américain.

C’est cependant au niveau de la répartition de la richesse que se situait le déséquilibre qui allait tout faire basculer. Le Québec de l’époque était caractérisé par une société élitiste dirigée par une minorité ethnique. Une minorité dont la domination était assurée par trois composantes : une appropriation systématique de la richesse, un système éducatif à deux vitesses et un système de promotion économique lui permettant d’occuper les emplois les mieux rémunérés et les postes de commande dans le monde des affaires et la haute fonction publique.

Au plus creux de cette période de laisser-faire typique d’un capitalisme élitiste, la couverture des besoins de la population était essentiellement l’affaire d’un État minimaliste, et surtout d’œuvres religieuses et caritatives.

Ce déséquilibre patent entre la création et la répartition de la richesse n’allait pas échapper au contexte d’émancipation sociale, économique et nationaliste qui balaya la planète à la fin des années 50. La Révolution tranquille orchestrée par la majorité francophone modifia radicalement le paysage économique québécois. Le modèle capitaliste ethnique fut rapidement abandonné et remplacé par un modèle de développement nationaliste, protectionniste et technocratique. Un modèle stipulant la primauté de l’État dans les processus de création et de répartition de la richesse. L’objectif était clair, l’État avait dorénavant pour mission d’émanciper socialement et économiquement la population du Québec.

 1.1. L’échec de la création de richesse post-Révolution tranquille

Sur le plan de la création de la richesse, le Québec opta dès lors pour une série de politiques industrielles dont l’objectif était de contrer la commoditisation de nos industries en augmentant chez nous la transformation à valeur ajoutée. Cette stratégie paraissait être la bonne. D’autant qu’il était déjà apparent que l’Ontario était en voie de nous surclasser au plan industriel.

Fort de la nationalisation de l’électricité, le gouvernement du Québec emprunta massivement sur les marchés afin de procéder à une série d’intégrations industrielles sous l’égide de sociétés d’État nouvellement crées. On permit en outre à nos politiciens d’agir en banquiers et d’arpenter le Québec en accordant un nombre incalculable de subventions à la création et à la modernisation d’entreprises et d’infrastructures de toutes sortes. Ce fut la période de l’Âge d’or de la politique économique québécoise.

Malheureusement pour nous, ces politiques industrielles rêveuses et coûteuses furent mal conçues et faiblement exécutées. Mais surtout, nos technocrates ne prirent pas en compte la concurrence à laquelle nous allions nous mesurer : des conglomérats, voire des multinationales, dont les économies d’échelle, l’envergure de produits, la R et D de pointe et l’accès aux ressources et aux marchés internationaux allaient leur permettre de surclasser avec une facilité déconcertante nos entreprises, y compris celles que nous venions de créer et moderniser à grands frais.

Au début des années 80, le constat tomba brutalement. Les conditions de marché difficiles et la forte concurrence avaient eu raison du rêve d’une économie québécoise intégrée à forte valeur ajoutée. Après avoir brûlé des milliards de dollars de notre trésor de guerre, le Québec se retrouva à ce moment avec un paysage économique jonché de canards boiteux, d’éléphants blancs et d’entreprises qui allaient éventuellement disparaitre ou être vendues à rabais. Malgré de belles avancées et des expériences émancipatrices qui allaient éventuellement nous servir, il était clair que dans l’ensemble le nationalisme technocratique s’était avéré un échec sur le plan de la création de la richesse.

1.2. Une répartition déconnectée de la réalité économique

Malgré des signaux pourtant clairs montrant que notre économie ne progressait pas comme prévu, le gouvernement persista durant toute la période à développer ses services et ses protections sociales faisant de la population du Québec une des plus choyées en Occident. Tout cela, au prix de lourdes structures bureaucratiques, de dépenses récurrentes massives qui allaient nous rendre dépendants à la dette.

Il y aurait beaucoup à redire sur l’opportunisme de masse dont nous avons fait preuve à cette époque. Je retiens surtout le lynchage en règle de ceux qui en appelèrent à la retenue. Il y a eu aussi l’usage abusif des programmes de l’État par plusieurs individus et entreprises. Que dire en outre du pillage et la gestion déficiente qui firent de la plupart de nos gros projets des trous noirs financiers? On ne peut passer non plus sous silence les malversations politico-financières, les alliances et les concessions opportunistes qui servirent à mousser les intérêts de différents groupes dont ceux du mouvement souverainiste.

Ainsi, dès le début des années 80, il était évident que les grands principes de répartition sous-jacents à la Révolution tranquille avaient pour la plupart été galvaudés par la technocratisation, la bureaucratisation, l’hyper-syndicalisation de notre économie et la gratification immédiate de masse. Il était aussi évident que la déconnexion entre l’économie réelle et l’économie publique était littéralement en train de nous acculer collectivement à la faillite.

 1.3. L’après-crise des années 80

Mis à part la question nationale qui commença dès lors à battre de l’aile, l’histoire des décennies suivantes allait principalement s’écrire en fonction des ajustements nécessaires pour compenser les insuffisances et les excès générés par un modèle de création et de répartition de richesse dépassé.

Le premier rajustement survint après que l’on eut réalisé qu’il était désormais primordial d’axer notre développement sur des bases plus solides de création de richesse. Il fut ainsi convenu de réduire le pouvoir économique de nos technocrates et de nos politiciens-banquiers en laissant davantage de place aux lois du marché et aux plus entreprenants de notre société.

Le second rajustement consista à donner un coup de barre au niveau des dépenses publiques. Cependant, la balance du pouvoir étant déjà ce qu’elle est aujourd’hui, l’effort se concentra sur la prévention des abus plutôt qu’une refonte en profondeur des mécanismes de répartition. Pas surprenant donc que cet effort se réalisa au prix d’une structurite et d’une activite aiguës ainsi que des mécanismes de gouverne souvent lourds, coûteux et peu propices à l’initiative.

Dans les années qui suivirent, le Québec profita d’un second souffle. Les entreprises privées nouvellement constituées partirent à la quête de nouveaux marchés. Leurs succès et les exigences concurrentielles auxquelles elles durent se plier contribuèrent à instaurer une nouvelle discipline économique parmi l’appareil gouvernemental et l’économie en général. L’essor du monde des affaires francophone permit en outre de faire désormais contrepoids au pouvoir syndical qui avait eu le champ libre depuis la Révolution tranquille.

Mais, ne nous faisons pas d’illusion sur l’apport réel du Québec inc. Cet essor entrepreneurial n’aurait jamais eu lieu ou donné les résultats obtenus sans l’immense fuite en avant que fut la croissance aussi phénoménale que débridée de l’économie nord-américaine et des marchés boursiers. Une fuite en avant dont l’effet d’enrichissement artificiel allait, telle une couche de bitume frais, masquer temporairement les failles structurelles de notre système de création et de répartition de la richesse. Des failles qui allaient continuer de s’aggraver avant de refaire surface. Or, nous y sommes.

Aujourd’hui, le Québec est à nouveau confronté à une crise de son modèle de développement. Une crise nettement plus grave que la précédente alors que la mondialisation menace nos assemblages stratégiques créateurs de richesse comme jamais dans le passé. Nous sommes également confrontés à une crise imminente de nos dépenses publiques qui ira en s’aggravant si nous ne parvenons pas à endiguer la perte de compétitivité de nos entreprises qui sont, faut-il le rappeler, les bailleurs de fonds nets de notre économie publique.

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