Le problème de la répartition de la richesse au Québec

 

Depuis les soixante dernières années, le Québec s’est forgé une économie publique qui nous a habitués à un standard de services et de protections sociales au-delà de notre capacité de payer. Ce standard, parmi les plus généreux qui soit en Occident, a donné naissance à son tour à un écosystème sociopolitique qui nous a permis de constamment braquer les feux de la rampe sur nos acquis et de les défendre comme s’il s’agissait d’un privilège inaliénable et juste. Et ce, sans jamais véritablement remettre en cause l’équilibre économique que ce dernier présupposait au départ.

En agissant ainsi, nous avons brûlé une grande partie du capital de la nation alors que nous avons laissé courir une dette qui s’accumule depuis soixante ans. Une dette, dont le cumul accéléré des dernières années laisse craindre le pire alors que les taux d’intérêt pourraient augmenter, que la richesse créée par nos entreprises pourrait fortement diminuer, que nos entreprises, nos travailleurs et nos communautés pourraient devoir être pris en charge par le biais de mesures de soutien additionnelles. Tout cela, alors que nous pourrions avoir du même coup à composer avec des baisses importantes des revenus de l’État, une remise en question des versements de péréquation et des pressions bien senties des milieux financiers.

Une crise imminente des dépenses publiques 

La dernière crise des dépenses publiques au Québec remonte au début des années 80, alors que nous avions dû subitement composer avec un endettement excessif, des revenus à la baisse et une poussée inflationniste. Heureusement, cette récession fut de courte durée alors que nous avons pu bénéficier des effets combinés d’une nouvelle génération d’entreprises ainsi que de l’effet d’entrainement de l’économie nord-américaine.

Cette fois-ci, la situation est différente. Le choc pourrait être moins brutal que lorsque nous devions composer avec des taux d’intérêt dépassant le 20 %. En revanche, la crise pourrait être plus longue et plus dévastatrice. Pourquoi? Essentiellement pour deux raisons. Comme nous l’avons dit précédemment, il est acquis que l’économie nord-américaine ne sera pas la locomotive qu’elle fut jadis. Si croissance il y a, cette dernière sera nettement plus ciblée. En outre, je ne crois pas que l’Occident réussira comme au début des années 90 à faire miroiter la croissance avec des industries de pointe comme il avait fait avec la biotech, le pharma, les télécoms et l’électronique de pointe. Il y a trop de mobilité actuellement au niveau de la science et des capitaux pour établir une telle suprématie. 

Deuxièmement, je redoute la perte de productivité et la baisse marquée des investissements manufacturiers que le Québec a subies ces deux dernières décennies. Qui plus est, à voir l’ampleur des efforts actuellement déployés en Ontario et surtout aux États-Unis, je crois qu’à moins de changements majeurs de notre part, l’écart qui nous sépare d’eux ne fera qu’empirer et qu’une bonne partie de nos entreprises y perdront sur le plan de leur compétitivité et de leur croissance.

Ce faisant, je ne vois pas comment le gouvernement pourra réussir à boucler ces prochains budgets autrement que par une réduction importante de ses dépenses et un élargissement considérable des mailles de nos filets de sécurité. Je ne vois pas non plus comment il pourra éviter de s’attaquer non seulement à la réduction du déficit, mais à la réduction de la dette.

Une crise politique appréhendée

À cette situation déjà problématique au plan financier, s’ajoute une deuxième considération qui risque de rendre le choc encore plus long et dévastateur. Il s’agit de la réaction politique aux changements à venir. Étant donné notre lourd passé en matière de contestation sociale alimenté par une conception idéaliste que plusieurs d’entre nous ont de l’économie, il me semble évident qu’il nous sera difficile d’en venir rapidement à une sortie de crise négociée qui puisse du même coup reconfigurer notre économie publique à la mesure de nos moyens et nous permettre de relancer la création de la richesse.

Ce débat s’annonce pour le moins houleux si l’on considère les deux groupes les plus influents qui composent la balance du pouvoir et dont la longévité politique et le mélange incestueux d’intérêts risquent de peser longtemps et lourdement sur les décisions à venir. 

Le premier groupe est composé par les gens faisant partie de la fonction publique au Québec et dont le nombre excède le quart de la population active. Le second groupe, non moins nombreux, est composé d’un électorat vieillissant pour qui la qualité de fin de parcours repose essentiellement sur les acquis sociaux de la Révolution tranquille. À ces deux groupes s’ajoutent des petits groupes subalternes comme certains jeunes et moins jeunes qui vivent de l’illusion que de tels privilèges pourront être maintenus dans le temps sans égard à la performance de notre économie réelle. Il y a aussi tous ceux qui ont été conditionnés à l’idée de fuir en avant et de reporter les restrictions présentes sur les générations futures.

Il n’est pas nécessaire de pousser le raisonnement plus loin pour comprendre que le Québec se dirige vers une impasse politico-financière dont il sera très difficile de s’extirper. D’autant que ce barrage politique appréhendé ne représentera cette fois qu’une partie du problème délimitant la question de la répartition de la richesse.

Une société plus divisée entre ceux qui créent la richesse et ceux qui se l’approprient

L’autre partie de l’équation a trait à la façon dont les entreprises, nos gens les plus fortunés, les plus doués et les plus qualifiés vont réagir aux actions des groupes précédents. Nous référons ici aux gens et aux organisations dont la mobilité ne devra pas être sous-estimée dans un contexte de mondialisation du capital et du travail, et d’une forte concurrence que se livre les gouvernements de la planète pour attirer de telles ressources.

Le Québec n’est pas à l’abri d’un tel exode d’autant que nous avons vécu une situation similaire qui nous a lourdement pénalisés au fil du temps. On se rappellera l’impact douloureux qu’eut l’exode d’entreprises et de gens que notre économie a subi à partir des années 60 en raison du mouvement nationaliste socialisant qui accéléra le déplacement du centre économique vers l’Ontario. Bien que certains disent que c’était un passage obligé de notre prise en charge économique, il reste que cet exode nous a fait mal, et ce même si les gens et les entreprises concernées se sont somme toute comportés en bons citoyens corporatifs.

Par contre, il faudrait être naïf pour ne pas voir que cet exode pourrait être d’une nature nettement plus pénalisante si nous ne montrons pas davantage de retenue, ou pire encore, si nous optons pour la voie politiquement facile qui consiste à faire porter encore plus le fardeau d’une économie publique démesurée et déconnectée de l’économie réelle sur le dos d’une population mobile et de moins en moins convaincue par l’équité d’ensemble du système actuel.

Comprenez, il ne s’agit pas ici de baisser les bras devant le 1 % de la population ni d’accepter des inégalités sociales croissantes surtout lorsque celles-ci sont alimentées par l’évasion fiscale, la corruption et des jeux d’influence de toutes sortes qui nous empêchent de soutenir les dépenses publiques méritantes. Non, ce dont il est question, c’est de ne pas s’aliéner le 30 % de la population et un pourcentage similaire d’entreprises méritantes dont le labeur, le dynamisme et la richesse pourraient s’exiler faute de profiter de conditions d’emploi ainsi qu’un environnement d’affaires stimulant, équitable et durable.

Il faudrait être maladroit, irréaliste, voire hypocrite, d’exiger un partage plus équitable de la richesse alors que dans les faits nous sommes en train de maintenir une économie publique qui grève nos ressources financières, endette les plus jeunes, plombe la compétitivité de nos entreprises et nuit au repositionnement de ces dernières alors que sans elles nous ne ferons que nous enliser davantage.

Conclusion

Il existe deux grandes conditions pour que notre système économique soit à nouveau viable. Premièrement, il faut que nos entreprises soient suffisamment concurrentielles pour qu’il y ait création nette de richesse pour l’ensemble des participants. Deuxièmement, il faut que la répartition de cette richesse soit équitable, stimulante et durable pour tous. Si l’une ou l’autre de ces conditions n’est pas remplie, on crée un déséquilibre qui ne peut durer. Par exemple, si l’on crée de la richesse, mais que sa répartition est inéquitable, il s’en suit une opposition grandissante qui remettra en cause l’existence du système. C’est ce qui s’est produit au Québec à la fin des années 50.

Si, à l’inverse, un régime ne crée pas suffisamment de richesse ou que le système de répartition n’est pas suffisamment stimulant pour ceux qui créent la richesse, alors il s’en suit un appauvrissement. À son tour, ce système génère des comportements opportunistes des participants — une sorte de chacun pour soi qui alimente des inégalités croissantes et un laisser-aller qui conduit inévitablement à un retour brutal à l’ordre. On parle alors d’un régime dirigiste dans lequel les créanciers et les plus fortunés dictent une baisse marquée des dépenses sociales et un retour arbitraire à la création de richesse jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre s’établisse.

On pourrait longuement épiloguer sur la possibilité d’une telle trajectoire pour le Québec. On aurait aussi intérêt à bien comprendre l’impact qu’une telle voie d’évitement constituerait pour notre économie sachant que nous sommes désormais engagés dans une course mondiale qui pénalisera comme jamais dans le passé les économies retardataires.

Pour moi, l’enjeu actuel et les forces en présence font en sorte que la question n’est plus de savoir si le gouvernement devra ou non se résoudre à réduire fortement ses dépenses d’ici la fin de la décennie. La véritable question consiste plutôt à se demander dans quel contexte, dans quel but et à quel moment cela se fera. À cet égard, il m’apparait que plus nous tardons à concentrer nos ressources à revitaliser notre économie, plus nous payerons le prix sur le plan des investissements, emplois, revenus gouvernementaux, compétences, individus, entreprises porteuses et acquis sociaux perdus.

En ce qui a trait au débat politique, je crois que la plus importante question que nous devrions nous poser à ce stade-ci consiste à savoir dans quelle mesure la génération actuellement au pouvoir est prête à hypothéquer notre économie et le contrôle qui nous reste sur celle-ci afin de maintenir des privilèges qui de toute façon ne pourront être maintenus et renouvelés aux fins des générations suivantes.

Comme tout bon économiste devrait suggérer en pareille circonstance, je crois que le temps est venu d’investir dans notre futur plutôt que de dépenser celui-ci au présent comme nous le faisons depuis trop longtemps. Sinon, il est clair que la génération actuellement au pouvoir devra assumer la responsabilité d’avoir troqué son bien-être immédiat au détriment d’une économie durable pour tous. Elle devra vivre avec les conséquences d’avoir laissé notre tissu industriel se détériorer au point que celui-ci deviendra la principale cause de notre appauvrissement généralisé et de l’augmentation des inégalités sociales. Elle devra vivre avec le stigmate d’avoir donné les clés de la maison à d’autres qu’aux plus jeunes, aux plus entreprenants et aux plus laborieux qui étaient pourtant les mieux placés pour nous remettre sur la bonne voie.

Mais bon, tout n’est pas encore joué. Il y a encore espoir de voir une véritable relève émerger. Une relève qui propose de nouvelles façons d’agir, de nouvelles approches économiques et politiques mieux adaptées à ce qui s’en vient. C’est surtout cette richesse-là qu’il nous faut rapidement découvrir et mettre en œuvre, idéalement grâce à nos jeunes.

Entre-temps, on pourrait peut-être se voter des règles de gouvernance qui nous empêchent de nous voter continuellement une hausse de la marge sur notre carte de crédit collective. Des règles qui nous inciteraient à faire le ménage dans nos dépenses, nos priorités, nos structures, nos processus décisionnels, nos subventions pour les concentrer aux bons endroits. Des règles qui concrétiseraient le fait que la création de richesse est désormais une priorité sociale. 

 

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