Éléments de création et de perte de richesse dans l’économie québécoise

La performance d’un système économique repose généralement sur trois conditions. Premièrement, il faut que ce système crée suffisamment de richesse pour l’ensemble de ses participants. Deuxièmement, ce système doit être doté de mécanismes qui assurent une répartition équitable, stimulante et durable pour ses participants. Troisièmement, la distribution effective de cette richesse doit correspondre à l’esprit des deux premières conditions. Voyons à grands traits comment nous créons et nous perdons de la richesse dans une économie comme la nôtre.

 1.      La création de richesse

Ainsi, dans le cas d’une économie concurrentielle comme celle du Québec, il y a création de richesse lorsque :

  •  Nos entreprises parviennent à développer et renouveler leurs assemblages stratégiques parmi un ensemble de facteurs et de conditions (ressources bon marché, travailleurs qualifiés, gestionnaires aguerris, savoir-faire, technologies de pointe, réglementation, taxation, formation avancée, etc.). Ultimement, ces assemblages doivent permettre de générer en continu des matières, des produits et des services à un prix et un niveau de qualité équivalent ou supérieur à la concurrence étrangère active sur nos marchés ou sur les marchés internationaux sur lesquels nos entreprises sont présentes;
  • nos entreprises porteuses — qui représente idéalement une partie importante de notre économie — disséminent des technologies, un savoir-faire de classe mondiale et une richesse qui sert de vecteurs de croissance pour une armada de sous-traitants, de fournisseurs, d’entreprises connexes et d’entreprises qui favoriseront notre présence dans d’autres secteurs d’avenir;

Il y a création de richesse lorsque trois autres conditions sont satisfaites :

  •  nos entreprises protégées profitent de leurs protections pour élever leur jeu au plan concurrentiel de manière à ne pas succomber à une libéralisation éventuelle de leurs marchés;
  • nos entreprises à risque et en perte de vitesse se consolident à l’avantage de nos entreprises porteuses alors que d’autres parviennent à se démarquer sur des niches et des segments de marché suffisamment viables;
  • nos gouvernements adoptent une vision industrielle et un modèle approprié de développement pour soutenir les assemblages stratégiques et garantir une économie équilibrée qui assure la primauté de la création de la richesse.

À l’opposé, il y a perte de richesse collective lorsque :

  •  les entreprises déjà présentes ou à venir ne parviennent pas à développer des assemblages stratégiques concurrentiels au point qu’il leur faille abandonner, délocaliser leurs activités ou renoncer à venir s’installer chez nous;
  • nos entreprises porteuses occupent une place de moins en moins importante par rapport aux entreprises protégées ou en perte de vitesse;
  • la sous-performance d’un nombre croissant de nos entreprises oblige le gouvernement à accroître les mesures de protection et de compensation pour nos entreprises, nos communautés et nos travailleurs;
  • les entreprises œuvrant sur nos grands marchés publics et nos secteurs protégés profitent de leurs surprimes de protection payées par leur clientèle et les contribuables pour surrémunérer leur actionnariat et soutenir des échafaudages bureaucratiques transactionnels calqués sur un marché captif plutôt qu’à se positionner pour être éventuellement en mesure de mieux résister à une concurrence éventuelle;
  • nos entreprises intégrées (dont la chaine de valeur inclut les fournisseurs locaux, la R et D, la production, la commercialisation et l’administration au siège social) voient leurs activités battues en brèches par des entreprises étrangères qui les remplacent par de simples pipelines de produits importés dont les chaines d’activités et la nature des emplois qu’elles génèrent ajoutent peu de valeur à notre économie et n’offrent aucun avantage stratégique pour notre économie;
  • les tendances précédentes minent notre entrepreneuriat, la relève, notre capacité d’innover, la propriété de nos entreprises et notre capacité à contrôler le développement futur de notre économie;
  • nos gouvernements n’ont plus la force politique ni le modèle économique pour garantir la primauté de la création de la richesse dans un environnement concurrentiel de plus en plus exigeant.

 2.      La répartition de la richesse

Théoriquement, pour qu’il y ait création de richesse nette dans un système économique comme le nôtre, il faut qu’il y ait une répartition de la richesse qui soit stimulante, équitable et durable parmi l’ensemble de nos participants. Sans cela, aucun système économique ne peut survivre, du moins sans devoir subir de profondes secousses politiques profondes qui forcent tôt ou tard son remplacement. Nous avons vécu pareille circonstance au Québec dans les années 60 alors qu’une minorité économique pénalisait la majorité de la population. Nous vivons aujourd’hui un déséquilibre d’une nature différente alors que la répartition de la richesse n’est plus supportée par la richesse créée.

Dans un tel contexte, il faut comprendre qu’il y a création nette de richesse au chapitre de la répartition lorsque :

  • La rémunération des divers facteurs de production, y compris celle des actionnaires, des dirigeants et des travailleurs, reflète la productivité réelle de nos entreprises au plan mondial;
  • la répartition des charges sociales et la réglementation imposée par les gouvernements garantissent à la fois un système socio-économique bien balancé et le maintien de la compétitivité de nos entreprises;
  • les mécanismes, les règles de gouvernance ainsi que le pragmatisme des acteurs du système politique permettent d’arbitrer convenablement les incitatifs à créer de la richesse et ceux qui consistent à octroyer une partie de cette richesse en faveur de ceux qui ne sont pas directement responsables de sa création.

Il y a perte nette de richesse lorsque :

  •  Les coûts des facteurs de production sont fixés arbitrairement par un bras de fer ou des conditions locales artificielles qui tendent à nous placer dans une situation de productivité et de compétitivité chroniquement inférieures à la concurrence étrangère;
  • l’opportunisme de la classe économique dominante génère un climat d’exploitation, une méfiance et une opposition à l’encontre des entrepreneurs et des entreprises;
  • l’idéologie dépensière de l’État minimise dans l’esprit de la population l’importance de développer des conditions gagnantes pour nos entreprises face à la concurrence étrangère;
  • l’intransigeance de la majorité et les dérapages sociopolitiques découlant d’un modèle économique révolu dans un contexte de mondialisation provoquent un exode des capitaux, des entreprises, des travailleurs les plus qualifiés et les plus doués;
  • l’affaiblissement du pouvoir des gens d’affaires fait passer le contrôle de la création de richesse dans les mains de politiciens, de syndicats et de technocrates dont l’expertise, les intérêts et le niveau d’imputabilité ne concordent pas avec les processus de création de richesse à long terme. Des gens dont la non-imputabilité et la myopie opportuniste conduisent à des concessions, des compromis, des structures décisionnelles paralysantes qui sont génèrent une hyper-syndicalisation, une hyper-bureaucratisation, une gratification de masse immédiate et une gouvernance laxiste de notre économie;
  • les mécanismes de gouverne sont minés par l’influence d’acteurs sectaires, opportunistes et rêveurs dont les positions dogmatiques nous plongent dans une paralysie consultative et des bras de fer coûteux qui nous forcent à avancer en ayant simultanément un pied sur le frein et l’autre sur l’accélérateur;

Mis à part les problèmes de répartition liés à la perte d’influence des actionnaires et des gestionnaires d’entreprises, on peut également penser à d’autres facteurs de répartition qui influencent négativement la création de richesse. Des facteurs tels :

  •  une majorité politique qui s’oppose aux mesures de rééquilibrages des dépenses et usurpe le processus démocratique pour se voter des dépenses et des mesures compensatoires au détriment des générations futures et de la compétitivité de nos entreprises;
  • le maintien d’un système de récompenses, d’incitatifs ainsi que divers filets de sécurité qui sont gérés sur la base de calculs politiques plutôt qu’en fonction de notre capacité réelle de payer dont cette dernière dépend de notre positionnement au niveau de la compétitivité et de la productivité de notre économie;
  • nos programmes d’aide et de subventions tous azimuts ne priorisent pas suffisamment les comportements et les individus et les entités qui sont le plus à même de relancer la création de la richesse ;
  • l’absence ou la faiblesse de règles de gouvernance qui perpétue le rôle d’économiste-apprenti de nos politiciens en leur permettant de donner libre-cours à leurs visions industrielles souvent débridées et d’assouvir au passage leur inclinaison à se faire du capital politique sur le dos des générations futures sans être imputables des problèmes qu’ils lèguent à leurs successeurs;
  • le vieillissement rapide de la population qui conduit à une dictature des plus vieux et qui tend à exclure les jeunes comme jamais auparavant des processus décisionnels. Un phénomène qui retarde la capacité des jeunes à assumer leur prise en charge éventuelle de notre économie et de notre système politique alors qu’ils sont les mieux placés pour le faire. Il s’agit d’une situation abusive qui s’explique par le fait que les enjeux actuellement débattus ne sont plus ceux de l’avenir d’un peuple, mais bien de privilèges économiques auxquels la génération actuelle s’agrippe même si l’on sait que de tels privilèges ne pourront être maintenus aux fins des générations futures.
  • l’absence d’un véritable sénat, de vérificateurs avec des pouvoirs véritables et d’instituts de recherche et d’opinions qui puissent faire contrepoids à l’opportunisme électoral, à la bureaucratie, aux lobbys sociaux et d’affaires;
  • une classe politique qui, sous le couvert de grands principes démocratiques et d’une science économique révolue dans le contexte de la mondialisation, refuse de s’imposer des règles de gouvernance qui puissent garantir un contrôle effectif des dépenses, de la dette, de la tarification des services, du choix des investissements publics et de la mise en œuvre de mesures qui relancent la création de la richesse dont nous aurons tant besoin.

 3.      La distribution de la richesse

Enfin, la performance d’un système économique comme le nôtre dépend de la manière dont s’opère la collecte et la distribution effective de la richesse parmi les différents groupes de la société. Théoriquement, il y a création nette de richesse lorsque les organisations, les individus, les programmes et les mécanismes sollicités par ces processus parviennent à réduire au minimum les gaspillages et les comportements opportunistes de tout un chacun. Il y a distribution effective de la richesse lorsque nous parvenons à réaliser des investissements productifs dans nos entreprises et lorsque nous parvenons à offrir une couverture optimale des besoins de la population sans que cette richesse collective soit perdue, gaspillée, thésaurisée, volée ou qu’elle parte vers d’autres cieux.

Il y a perte de richesse nette lorsque :

  • la population et nos entrepreneurs font preuve d’un manque de discernement économique et que leurs achats n’encouragent pas dans la mesure du possible nos entreprises;
  • une portion importante de notre richesse passe outre les mains des plus laborieux, des plus entreprenants de la société et nuit au développement collectif et à la productivité individuelle et sociale;
  • une large portion des dépenses et des investissements, comme c’est particulièrement le cas au Québec, transite par des marchés protégés peu concurrentiels et des mécanismes bureaucratiques dont les protagonistes ne sont pas imputables ni soumis à des mesures les obligeant à soutenir un niveau de performance comparable aux entreprises évoluant dans un contexte concurrentiel;
  • L’absence de concurrence, l’appât du gain, le manque de transparence des processus décisionnels, les manigances électorales et politico-financières ouvrent la porte au trafic d’influence, aux abus de pouvoir, au trafic de votes, aux détournements de fonds, à la fraude, au népotisme, à la corruption, au copinage et au gangstérisme;
  • Le laxisme atteint un point ou au lieu de remettre en cause la nature même des organismes et des mécanismes, nous optons pour une panoplie de mesures palliatives lourdes et coûteuses pour contrer l’opportunisme, le gaspillage, les abus, les déséquilibres, la fraude, les pressions politiques des uns et des autres;
  • Ces mécanismes et ces structures organisationnelles développent une résistance et une complexité intrinsèques qui résistent à la gestion souvent superficielle des élus;
  • la population ne paie pas le juste prix des services et sanctionne par le fait même que les organismes chargés de la livraison de tels services ne soient pas soumis aux normes de performance auxquelles ces organismes devraient se conformer;
  • des dépenses mal prisées et la baisse de légitimité de l’administration publique génèrent une attitude de chacun pour soi qui se traduit par une recrudescence de l’évasion fiscale, du travail au noir, des abus et des fraudes de toutes sortes;
  • La classe politique se donne bonne conscience en permettant la mise en lumière de certaines de ces pratiques, mais se rebiffe le temps venu de donner l’exemple en ajoutant plus de mordant aux sanctions pénales concernant les crimes économiques et les malversations politico-financières;