Un gouvernement libéral majoritaire est-t-il de bon augure pour le monde de l’éducation?

 

Peu importe le parti élu et l’importance du vote qu’il s’est mérité, il est clair que la campagne électorale qui vient de prendre fin s’est soldée par une importante défaite pour le monde de l’éducation au Québec. Dans les faits, c’est tout juste si nous avons abordé le sujet durant la campagne­. Et lorsqu’il en fut question, les intentions manifestées par les partis susceptibles de prendre le pouvoir n’eurent rien de réjouissant pour les gestionnaires du milieu.

La situation était prévisible pour plusieurs raisons. Il en va d’abord du contexte général dans lequel s’est déroulé la campagne. On le sait, les étapes ayant conduit au présent vote ont montré un Québec divisé plus que jamais au plan politique et ethnique. Au plan financier, nos politiciens devaient composer avec une absence de marge de manœuvre les empêchant de se payer des plateformes électorales qui puissent braquer les feux de la rampe sur des projets d’avenir comme dans le bon vieux temps. Tout au plus, on pouvait espérer quelques promesses déclaratoires qui ne sont jamais venues.

Ces facteurs combinés ont fait en sorte que pour camper et faire sortir le vote, il a fallu s’en remettre à des stratagèmes souvent peu édifiants. De toute évidence, l’éducation n’entrait pas dans la catégorie des enjeux polarisants qui furent mis de l’avant par les stratèges des partis, notamment ceux de l’intégrité et de l’identité nationale.

Si j’avais à caractériser le positionnement de l’éducation durant la présente campagne, je dirais que celle-ci se situait plutôt dans la catégorie des enjeux nids de guêpes; ceux dont on préfère se tenir éloigné sachant que le peu de capital politique qu’ils procurent ne vaut pas les risques de dérapage et les coûts énormes qui y sont associés.

De manière troublante, la campagne qui vient de prendre fin nous a par ailleurs permis de constater que la baisse du niveau de priorité de l’éducation n’est pas juste une question de stratégie politique. Il semble que son positionnement parmi la population et la classe politique se soit passablement effrité. Ceci tranche radicalement avec la tendance historique. Dès les années 60, d’un commun accord la classe politique et la population du Québec avaient compris l’importance de l’éducation dans la course aux emplois qui se déroulait alors. Aujourd’hui, la valeur de l’éducation semble plus nuancée particulièrement chez les jeunes qui sont de plus en plus confrontés à des emplois précaires et des postes pour lesquels ils sont souvent sous-qualifiés ou surqualifiés. Toutefois, l’abaissement du niveau de priorité de l’éducation provient surtout d’une balance du pouvoir appartenant désormais à une population vieillissante dont les priorités sont surtout la santé, la sécurité du revenu et la relance de l’économie. Un message qui fut nettement confirmé hier.

Si nous devons distribuer équitablement le blâme quant à la baisse de priorité de l’éducation, on peut difficilement s’empêcher de penser que les acteurs du milieu de l’éducation n’ont pas tellement aidé leur cause durant la campagne, et surtout avant. Sans dénigrer personne, il est clair qu’au fil des dernières années, le ministère de l’Éducation, les recteurs, nos penseurs et chercheurs du domaine, nos commissions scolaires, nos syndicats et nos étudiants n’ont guère agi de manière à susciter l’engagement de la classe politique et de la population en général. L’idéalisme, le corporatisme, les frasques, les bras de fer des uns combinés aux dissensions, aux erreurs de gouvernance et aux réformes manquées des autres, ont laissé un goût amer dans l’opinion publique et le monde politique. Je réentends aussi cette entrevue d’un ancien premier ministre qui du bout des lèvres avouait regretter de ne pas avoir agi avec plus de fermeté auprès du monde de l’éducation pour faire les changements qui s’imposaient. 

On peut aussi se questionner sur les enjeux mis de l’avant par le milieu. Personne ne niera que le sous-financement généralisé du secteur, les frais de scolarité, la vétusté des écoles, le faible taux de diplomation, le décrochage scolaire et le nombre croissant d’enfants en difficulté d’apprentissage soient des enjeux bien réels. Toutefois, l’on n’a pas besoin d’être un fin stratège politique pour comprendre que ces problématiques n’avaient pas de quoi attiser le vote. C’est plate à dire, mais on a nettement plus de chance de faire du millage politique ces temps-ci au Québec à parler de transport public que de parler d’investissement dans l’éducation. C’est tout dire!­

On ne peut s’empêcher aussi de penser que le secteur n’a pas fait ce qu’il fallait pour éviter le ras-le-bol des défendeurs des payeurs de taxes qui se demandent quand la valse des sempiternelles demandes d’accroissement budgétaires va s’arrêter pour faire place à une revue en bonne et due forme des priorités et de l’ingénierie de notre système éducatif. Avec des dépenses brutes qui avoisinent le 20 milliards de dollars annuellement, une économie et des finances publiques qui subissent des pressions énormes, il faut avouer que la question du resserrement des dépenses en éducation mérite d’être posée.

Vu sous cet angle, il était évident que la classe politique allait tôt ou tard délaisser son biais favorable à l’éducation pour mettre en cause les structures et la gouverne du secteur. Incidemment, lorsqu’on regarde les intentions exprimées par les principaux partis avant et durant la campagne, on se rend compte que les seuls enjeux éducatifs ayant réellement capté l’attention de l’électorat furent ceux concernant la gestion du secteur. C’est bien dommage, car le problème n’est pas vraiment là; ni la solution d’ailleurs. La gouverne du secteur de l’éducation au Québec n’est pas pire ou meilleure que celle d’autres ministères ou d’autres systèmes d’éducation ailleurs dans le monde. Le problème est plus fondamental que cela. Nous y reviendrons.

Entretemps, s’il est clair que le monde de l’éducation a perdu ses élections en n’obtenant rien de tangible de la part de la classe politique et du nouveau parti au pouvoir, tout indique que la pilule pourrait se révéler encore plus amère d’ici peu. En effet, au train où vont les choses au chapitre de notre économie et de nos finances publiques, la table est mise pour que le secteur doive faire sa part pour composer avec des compressions budgétaires importantes dans les finances publiques.

Retenons également que si le monde de l’éducation veut améliorer son positionnement, il devra accoucher d’une vision et d’un projet mobilisateur comme il aurait dû le faire bien avant. Pour y arriver, ses acteurs devront cesser de s’illusionner sur la possibilité de maintenir le statu quo. Ils devront réaliser la nature des perturbations qui s’annoncent, notamment en ce qui touche notre économie et la vague de mondialisation qui s’apprête à déferler sur le monde de l’éducation. Une vague puissante, comme celles ayant touché de nombreux autres secteurs d’activités, qui obligera une transformation en profondeur des systèmes éducatifs nationaux comme le nôtre. Une vague qui procurera une manne qui alimentera à coup sûr un grand secteur industriel d’avenir chez nous pour autant que nous soyons assez opportunistes pour en profiter plutôt que de laisser aux autres la possibilité de s’enrichir à nos dépens. 

Enfin, il faudra que le nouveau gouvernement puisse y voir plus clair et fasse tout en son pouvoir pour améliorer la dynamique du secteur. C’est d’autant plus important que le gouvernement agisse ainsi que le Québec aura besoin comme jamais dans son passé récent d’un complexe du savoir fort, dynamique, capable de mieux alimenter la quête désormais cruciale de nos gens et de nos entreprises pour rétablir notre compétitivité, augmenter notre richesse collective, et assurer du même coup les acquis sociaux et les idéaux s’y rattachant. Des acquis et des idéaux qui sont actuellement plus à risque que l’on ne croit généralement.

Si tous ces facteurs devaient converger rapidement, alors on pourra dire que la présente élection ne fut pas tant une défaite, mais bien une prise de conscience et un point tournant pour le monde de l’éducation. On pourra aussi dire qu’à l’instar de la Révolution tranquille, le Parti Libéral n’aura pas manqué l’occasion de retourner à ses sources et de faire à nouveau grandement avancer la cause de l’éducation. Car, au risque de donner l’impression d’exagérer, c’est bel et bien un changement d’une ampleur similaire dont nous aurons besoin pour faire face aux défis qui s’annoncent.

 

À suivre…

 

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