Notre système d’éducation a-t-il atteint un niveau de rendement décroissant?

 

Depuis la Révolution tranquille, l’État québécois a dépensé massivement dans l’éducation estimant qu’il s’agissait de l’une des meilleures façons d’investir dans notre avenir collectif. Cinquante ans plus tard, la situation n’est plus aussi claire. L’assentiment de la population a fléchi devant un secteur ayant généré plus que sa quote-part d’inepties pédagogiques, bureaucratiques et budgétaires. Un marché du travail difficile pour les jeunes diplômés et une conjoncture économique défavorable ajoutent au problème. Lui-même aux prises avec un ralentissement économique et une détérioration plus importante que prévu de ses finances, le gouvernement pourrait décider de se montrer plus exigeant envers un secteur intangible et critiqué qui lui coûte 16 milliards de dollars par année, soit le quart de son budget.

De nouvelles compressions sont d’autant prévisibles que la balance du pouvoir penche désormais dans le camp d’une population vieillissante et économiquement inquiète, qui privilégie les dépenses dans la santé, la protection des revenus et la relance économique. Faut-il continuer d’investir autant ou plus dans l’éducation ou au contraire faut-il couper significativement dans son budget, quitte à réinvestir des argents additionnels sur des priorités et des projets dont les rendements économiques et sociaux seront au rendez-vous? Le sujet reste tabou, mais la question mérite peut-être plus que jamais d’être posée

L’argument de ceux qui veulent maintenir ou hausser le niveau d’investissement dans notre complexe du savoir est à peu près le suivant. Pénaliser notre secteur du savoir serait une grave erreur dans le contexte actuel. Le Québec accuse un retard important au plan économique. Plusieurs de nos secteurs porteurs sont menacés par une concurrence mondiale qui ne cesse de s’intensifier. Plusieurs de nos leviers traditionnels n’ont plus les effets escomptés. C’est le cas notamment des tarifs électriques préférentiels dont l’avantage concurrentiel qu’il procurait à nos entreprises s’est grandement affaibli avec le surplus énergétique nord-américain. Il en va de même de nos ressources naturelles qui sont de plus en plus contrôlées par des multinationales dont les investissements chez nous semblent exiger des prix des matières élevés sans quoi ils prennent la direction de zones d’exploitation moins coûteuses ailleurs sur la planète.

Il y a aussi toute la problématique du recul de l’industrie manufacturière et celui de plusieurs secteurs non-protégés que l’on explique par une baisse de productivité et une perte de compétitivité de nos entreprises par rapport à celles d’autres régions du monde. Une tendance lourde qui ne semble pas près de s’améliorer de sitôt si l’on n’agit pas avec vigueur.

Dans un tel contexte, il apparait assez clairement que si le Québec veut éviter le déclin, renouer avec la création de la richesse, protéger ses acquis sociaux et relancer son économie, il devera trouver des moyens d’augmenter la productivité et la compétitivité de ses gens et de ses entreprises. Or, de dire ceux qui défendent le secteur de l’éducation, une des meilleures façons d’augmenter notre profil concurrentiel est de recapitaliser notre savoir-faire et d’augmenter notre dotation en gens compétents, créatifs, audacieux, innovateurs et conscients des défis à surmonter. Ainsi, on aura de meilleures chances de développer des entreprises compétitives qui puissent à leur tour valoriser le talent et les ressources d’ici.

Ultimement, on a de quoi être séduit à l’idée que tout part de nos gens. Une idée par ailleurs bien enfoncée en nous par un système éducatif qui est devenu notre nouvelle église à la suite de la Révolution tranquille. Cela dit, et c’est là un point important, on a beau être en accord le plus complet avec l’idée qu’il est impératif que le Québec recapitalise son complexe du savoir afin d’améliorer sa compétitivité et sa richesse collective, par contre, il ne faut pas être pour autant naïf sur les implications. La réalité est que l’investissement dans l’éducation n’offre pas un rendement automatique. Loin de là. J’oserais même dire à ceux qui seraient tentés de foncer tête baissée qu’il m’apparait de plus en plus clairement que mettre plus d’argent dans le système actuel se traduirait par un effet de rendements décroissants. Je m’explique.

Un système qui vieillit mal

À mon avis, le problème de l’éducation n’est en pas un de sous-financement, de structures bureaucratiques, de rigidités syndicales excessivement coûteuses, d’une gouvernance déficiente, de curriculums qui évoluent mal et d’un maillage pas suffisamment bien articulé en entre nos établissements d’enseignement, nos centres de recherche, nos régions et nos entreprises. C’est tout ça et bien plus.

Pour moi, le problème plus fondamental est que le complexe du savoir que nous avons conçu et mis en place il y a cinquante ans n’est tout simplement plus celui qu’il nous faut pour répondre aux défis qui nous attendent. Trois raisons justifient une telle affirmation.

Premièrement, son modèle financier est cassé et il le sera davantage en raison des tendances qui s’annoncent. Notre système coûte trop cher au point où depuis plusieurs années il excède notre capacité de payer et nous force à le maintenir dans un état de sous-financement chronique et de désuétude accélérée. Comme si les compressions à venir — car elles viendront — n’allaient pas suffisamment compliquer la situation, notre système s’apprête à faire face à une révolution technologique qui va l’obliger à procéder à un réoutillage majeur s’il veut maintenir la cadence sur les autres pays. Notre système est aussi en voie de faire face à un besoin croissant de spécialisation de ses clientèles. Une spécialisation accrue qui exigera une cadence de refonte des programmes d’enseignement et de recherches qui sera excessivement coûteuse et qui confrontera encore plus fortement les limites d’un personnel parfois dépassé dont les contrats sont à vie.

Tant dans le cas du réoutillage que de la refonte, nous parlons d’investissements majeurs que le système n’aura pas les moyens de se payer et qui vont engendrer à coup sûr des conflits et des demi-mesures qui vont ultimement se solder par un abaissement relatif de la compétitivité de notre complexe du savoir par rapport aux autres régions du monde. Or, dans le contexte de la mondialisation, une baisse de compétitivité de notre savoir-faire signifie comme on l’inférait plus haut, une moins grande productivité collective, donc moins de richesse créée et une réduction obligée de notre train de vie et de nos acquis sociaux, du moins pour la grande majorité des gens.

Deuxièmement, le modèle organisationnel de notre complexe du savoir est dépassé. Si on le compare aux organisations de prochaine génération qui ont fait leur apparition dans des secteurs plus évolués, on se rend compte que notre système éducatif national — comme bien d’autres d’ailleurs – est hypertrophié, bureaucratique, dirigiste, peu innovateur et à ce point tiraillé de l’interne qu’il est devenu pratiquement ingouvernable. Autant de facteurs qui font qu’un tel système ne peut que mal s’adapter aux besoins changeants de ses clientèles, elles-mêmes forcées d’évoluer dans un environnement nettement plus innovateur et concurrentiel. Pour utiliser une analogie un peu simpliste, c’est un peu comme si l’éducation était encore au stade de la presse papier avec tous les corps de métier et les enjeux spécifiques s’y rattachant et qu’on refusait de passer au média électronique malgré tous les avantages que cela comporte au niveau de la structure de coûts, de sa survie financière, des clients qui veulent un produit de plus grande qualité, moins cher, plus attrayant, plus accessible et mieux adapté aux à leurs exigences personnelles et professionnelles.

Troisièmement — et c’est ici que réside quant à moi la plus importante faille —, notre complexe du savoir est en voie d’être surpassé par des systèmes concurrents plus performants. Des systèmes mieux financés et plus avancés technologiquement. Des systèmes dont la performance, l’attrait et le rayonnement mondial priveront rapidement les systèmes traditionnels comme le nôtre de ses clientèles les plus payantes et provoqueront une crise majeure parmi ces derniers. Je reviendrai plus en détail sur ce sujet dans les prochaines semaines.

Réduire le budget de l’éducation

Ainsi, en rapport à la question de départ, je réponds d’emblée que nous devrions réduire le budget de l’éducation. L’explication complète sur les raisons ainsi que les façons de faire afin de protéger, voire de réinvestir certains aspects vitaux serait longue et certes plus nuancée que le format de ce texte m’impose, mais je vais résumer mon argumentation aux trois raisons suivantes.

Premièrement, on a beau dire que l’éducation est un instrument d’investissement qui est de nature à améliorer notre économie et notre richesse sociale, il n’en demeure pas moins que nous dépensons actuellement au Québec plus que la richesse que nous créons. Notre dette a atteint un niveau dangereux et tout indique que le problème ira en s’aggravant — au moins pour les prochaines années — alors que notre économie bat de l’aile et que plusieurs de nos entreprises — et non les moindres — en arrachent dans le contexte de la mondialisation. Je veux bien que l’on me fasse la leçon si nécessaire, mais je ne trouve pas de raisons suffisantes pour défendre l’idée que l’on devrait exclure le secteur de l’éducation d’une réduction globale des dépenses publiques.

Deuxièmement, outre la question de l’équité économique d’ensemble, je crois que malgré les efforts notables et répétés du milieu pour composer au fil des ans avec une assiette budgétaire amoindrie et des promesses électorales non-tenues, il y a encore des endroits où l’on peut et devons couper, sans compromettre l’éducation de nos jeunes. Nos politiciens ont fait beaucoup de millage dernièrement sur le dos des structures et de la gouverne du secteur. C’est certainement un aspect à regarder, mais il y aurait bien davantage à aller chercher si nous avions le courage politique de changer le système dans son ensemble et couper dans des aberrations générées par des principes académiques ronflants et dépassés ainsi que certaines clauses abusives contenus dans certaines dispositions des conventions collectives. Ceci dit, on n’a pas besoin d’être un expert en gouvernance du secteur public pour comprendre que dans un contexte aussi rigide et institutionnalisé, il n’y a souvent pas d’autre remède possible que le pire, soit celui de simplement restreindre les ressources afin d’imposer l’esprit de la réalité qui nous tenaille et ainsi obtenir les effets escomptés, du moins en partie, avec ce que cela suppose en pertes collatérales non voulues.

Troisièmement, et j’insiste à nouveau sur ce point, il y a actuellement des questions de fond à se poser sur le système d’éducation. Des questions, dont les réponses suggèrent la possibilité d’une refonte majeure de la structure des dépenses et du financement du secteur qui pourrait fondamentalement changer la donne. Pour ceux comme moi qui scrutent les tendances qui s’annoncent dans ce domaine, je crois que la conclusion inévitable est que l’on s’en va vers une transformation radicale du secteur, tant du point de vue des façons de faire, des technologies, de la structure de coûts, du modèle financier et de la concurrence. Pour vous en convaincre, je vous invite à vous faire votre propre opinion en lisant sur les questions assez récentes que sont les architectures du savoir de prochaine génération et surtout l’impact qu’aura la mondialisation du marché de l’éducation sur les systèmes éducatifs nationaux comme le nôtre. Histoire de lancer votre réflexion sur le sujet, je vous invite à lire cet article qui se veut un aperçu de ce qui s’en vient.

Conclusion

Alors, avant de statuer sur le niveau de dépenses et d’y aller d’un autre chèque en blanc pour un secteur dont la problématique ressemble de plus en plus à celle des médias imprimés et tant d’autres secteurs qui vieillissent mal, je crois qu’il serait préférable que nous comprenions d’abord ce qui s’en vient et les changements à faire.

Mon calcul immédiat est que nos entreprises, nos gens, et surtout nos jeunes, seraient mieux servis par un abaissement des dépenses et surtout par la mise en place d’une nouvelle stratégie éducative pour le Québec. Mais cela est un autre débat sur lequel on voudra revenir, car il est très important.

Entretemps, nous devrions garder à l’esprit que le temps presse. Ce n’est pas tant que nous pourrions nous retrouver avec un système éducatif qui nous tire davantage vers le bas – ce qui est une évidence -, mais surtout, que nous pourrions regretter d’avoir continué à dépenser à soutenir un système qui va de toute façon changer alors que nous aurions pu profiter de cette fenêtre d’opportunité pour nous positionner avantageusement en vue de ce qui s’en vient.

De fait, la question à laquelle il nous faut désormais répondre m’apparait être la suivante. Voulons-nous prendre notre destinée en main, avec les risques et les opportunités que cela comporte, ou nous préférons laisser libre cours à ceux qui, en vertu en raison de leurs intérêts propres et d’une conception éthérique d’un modèle dépassé,  veulent étirer la sauce  jusqu’à cette autre vague de mondialisation déferle et profite ultimement à d’autres que nous?

Or, qui sait si dans l’éventualité ou nous choisissons la seconde option, on ne tuera pas dans l’œuf des joueurs de prochaine génération de la trempe de Bombardier, CAE, SNC, Couche-Tard, etc.? J’exagère? Possible. Mais, n’oublions pas que l’éducation et la formation forment un marché colossal à l’échelle de la planète. Un marché qui est appelé à se développer à profiter largement à ceux qui trouveront la façon d’y participer activement et qui du coup permettront à leur économie et leurs gens d’en bénéficier aussi.

Alors, investir dans notre système éducatif actuel est-il un geste qui conduit à des rendements décroissants ou pas? Ne serait-il pas temps de considérer les choses différemment et de se questionner sur une nouvelle stratégie éducative?

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