L’importance de changer le discours économique au Québec

Introduction

En économie comme dans bien d’autres domaines, trouver la bonne solution exige d’abord d’identifier le vrai problème à résoudre. Prenons l’exemple du vieillissement de la population, dont il est beaucoup question ces temps-ci. Je ne mets pas en doute qu’il s’agit d’un problème important, surtout lorsqu’il est question de considérer le financement de nos soins de santé et de nos régimes de retraite.

Cela dit, pris à l’échelle de notre économie, le vieillissement de la population n’a rien d’un vrai problème dans la mesure où la solution requise, si tant est qu’elle soit réaliste, ne changerait pas fondamentalement la donne.

En fait, le vrai problème économique au Québec n’est pas que notre population vieillit plus vite qu’elle devrait. C’est que notre économie vieillit plus vite et plus mal que notre population.

Trois observations sous-tendent cette dernière affirmation et montrent au passage quelques-unes des  autres inepties présentes dans notre discours économique.

1. Le mirage nordique

C’est bête à dire, mais un trop grand nombre d’entre nous vit encore de l’illusion que le Québec est encore la grande fosse continentale qu’elle fut jadis. Un mirage renforcé depuis par un Plan Nord à saveur électorale. Un plan lancé au plus fort d’un cycle minier en pleine surchauffe, qui promettait, comme au bon vieux temps de la construction des grands barrages, des emplois massifs et des retombées économiques majeures.

À peine quatre ans plus tard, le résultat net des rondes d’exploration et la frilosité de l’investissement étranger confirment plutôt une détérioration du positionnement du Québec sur le marché mondial des ressources.

De fait, le constat est assez brutal. Si tant est que l’on prenne en considération que le Québec représente aujourd’hui une fraction minime du parc minier mondial accessible aux multinationales, c’est dire que la possibilité de trouver des gisements de classe mondiale dans le Grand Nord équivaut désormais à gagner une loterie planétaire.

Le portrait est encore plus oblique lorsqu’on ajoute à cette faible probabilité statistique les deux éléments suivants : notre éloignement des nouvelles zones industrielles mondiales et, la concurrence parfois désespérée que se livrent les gouvernements de la planète à travers leur régime de redevances minières, les conditions de travail de leurs mineurs et leurs exigences en matière d’environnement.

Est-ce à dire que le Québec doit abandonner le Plan Nord? Que nous devons laisser dériver le développement de ses ressources dans l’attente d’un contexte plus prometteur? Absolument pas. Je dirais même que nous devons faire le contraire, et ce pour deux raisons.

La première relève de la nature de la concurrence dans ce secteur et des caractéristiques de notre positionnement. S’il est vrai que le Québec n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, l’eldorado minier qu’une certaine pensée magique nous a laissé croire, la pire erreur que nous pourrions faire à ce stade-ci serait de se comporter comme l’héritier déchu qui a oublié l’ardeur nécessaire pour survivre dans un environnement compétitif.

En ce sens, l’effort et l’adhésion suscités par le Plan Nord nous paraissent nécessaires. C’est un second souffle pour le Québec dans ce qui est devenu aujourd’hui une course mondiale aux gisements d’envergure.

Une course dans laquelle il faut cependant éviter les pièges et les écueils du rififi politique des dernières années, ainsi que le jeu carré, idéaliste et intransigeant de certaines parties prenantes. Tout comme on ne peut plus se permettre les travers, les bifurcations que sont nos dérives politico-technocratiques sans fin, comme celle consistant à élaborer un cadre minier et une stratégie de mise en valeur, qui en soi n’ont rien d’une finalité. Tout ceci pour dire que sans être nostalgique de l’époque où le capital anglo-saxon avait la mainmise sur le secteur, il y a par contre matière à réfléchir sur la gestion de course que nous procure actuellement le discours et la gouvernance politico-technocratique de notre secteur.

Le second point à internaliser dans notre discours actuel concerne notre gestion de course. Malgré que la portion difficile du terrain que nous traversons présentement nous incite à ralentir, il est important de faire l’inverse, soit de se bâtir une avance. Pourquoi? Parce  que, disons-le clairement, les signes d’un ralentissement économique se multiplient au Québec. À tel point que dans les années à venir, l’on devra assurément compter sur notre secteur des ressources pour soutenir notre économie et nos acquis sociaux.

Considérant la longueur des cycles de réalisation des investissements dans le secteur, c’est donc dire qu’il y a urgence à  accélérer le rythme malgré les difficultés, car c’est une partie significative de notre futur économique qui se joue présentement.

 2. Le trou noir manufacturier

Ma seconde observation est au cœur de la remarque précédente. Elle concerne la dangereuse accélération du déclin de notre secteur manufacturier. Un phénomène extrêmement préoccupant qui s’apparente à celui d’un trou noir tant du point de vue de sa cinétique destructrice que du point de vue de sa difficulté d’observation dans le discours économique actuel.

Il faut dire que jusqu’ici, la majorité d’entre nous s’était résignée à l’idée que certains pans de notre complexe manufacturier fassent inexorablement les frais de la croissance de la production à bas salaire dans les économies émergentes.

Cependant, c’est bien plus que l’impact de la spécialisation géographique du travail à rabais, dont il est dorénavant question. Ce sont maintenant nos filières stratégiques — notamment celles de l’électricité, de l’aérospatiale et de l’aluminium — qui éprouvent des difficultés comme jamais auparavant.

Des difficultés qui ne sont pas conjoncturelles, mais bien structurelles. Au point, où l’on parle maintenant d’un risque élevé de voir disparaitre des entreprises et des actifs irremplaçables que l’on croyait pérennes jusqu’à tout récemment.

Le problème ne s’arrête pas là. Nos entreprises manufacturières continuent de subir l’assaut des entreprises-pipelines de produits importés par le biais de la rupture des chaines d’approvisionnement avec nos entreprises de vente au détail.

On assiste aussi à une fragilisation des mandats de production en raison de produits en perte de vitesse et ceux à faible valeur ajoutée. Cette dégradation de nos mandats vaut à la fois pour certaines filiales de multinationales ainsi que certains de nos anciens fleurons ne parvenant plus à suivre le rythme de la concurrence mondiale.

L’attrait des investissements et la rétention des entreprises étrangères se négocient de plus en plus difficilement. Et ce, au prix d’énormes concessions de la part de nos gouvernements et de nos travailleurs, pour autant que cela suffise.

Un grand nombre de nos PME montrent des signes d’obsolescence accélérée et un retard dans leurs gains de productivité. Malgré la prévalence du discours sur les exportations et la fabulation entourant certaines de nos vedettes entrepreneuriales, la triste réalité est que pour un grand nombre de nos entreprises les exportations et l’implantation hors de nos frontières sont des vues de l’esprit en raison de l’absence de différenciation du produit, du risque d’affaires et du financement.

S’en est rendu au point où il convient de se demander quel pourcentage de ces dernières survivra à l’intensification de la concurrence mondiale et à ce qui s’annonce comme une prochaine vague de consolidation sans précédent à l’échelle planétaire.

Or, soyons clairs sur l’impact que pourrait avoir cette vague. Car, si la consolidation des années 1970-80 a favorisé l’émergence du Québec Inc., et permis du même coup d’absorber à un moindre mal les inepties industrielles de la période du nationalisme économique technocratique, cette prochaine vague risque d’être beaucoup plus douloureuse que la précédente alors que le Québec Inc. 2.0 n’aura ni les moyens ni la croissance folle de l’époque précédente pour amortir le choc.

Il y a aussi le problème de la relève dans les secteurs d’avenir. En effet, le portrait futur de notre secteur manufacturier s’assombrit lorsqu’on tente d’identifier les entreprises susceptibles de devenir nos Bombardier, CAE, CGI et SNC de prochaine génération. Ici aussi, le constat est brutal alors que la tendance montre plutôt une tendance systématique à voir disparaitre nos entreprises les plus prometteuses. Ces dernières se faisant systématiquement cueillir et démanteler par des acquéreurs étrangers avant qu’elles ne puissent réellement contribuer à notre croissance et à la dissémination de leur savoir-faire de prochaine génération.

Cette situation est d’autant plus préoccupante, si on la compare à l’époque précédente, dans la mesure les conditions et les leviers d’antan ne sont plus là pour faire émerger nos locomotives industrielles d’aujourd’hui. Les actifs à rabais sont rares et sont désormais l’affaire d’entreprises étrangères riches et dont les dépenses sont régies par l’obligation de demeurer au plus fort de la course mondiale. Les conditions de financement sont nettement moins avantageuses alors que l’épargne collective n’est plus autant au rendez-vous et que les gouvernements n’ont plus la marge de manœuvre financière et commerciale d’autrefois. Finis également sont les grands programmes de subventions, les grands projets porteurs et l’assortiment biaisé de mesures protectionnistes.

Mais surtout, nous réalisons que la concurrence et la puissance des entreprises concernées sont telles de nos jours que nos relents d’omnipotence nationaliste et technocratique en reviennent à accorder un simple sursis, sinon même à les condamner à les sacrifier à long terme. Et ce, au prix d’un endettement collectif et d’un déplacement d’argent des poches des contribuables et des consommateurs vers des actionnaires désormais réduits à profiter d’une rente de situation comme dans nos secteurs protégés.

Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire? Bien sûr que non. Ce serait sous-estimer notre potentiel, ne pas comprendre les principes par lesquels les opportunités d’affaires se renouvellent, et surtout ne pas saisir l’influence positive que peuvent avoir des conditions gagnantes sur l’éclosion et le développement d’entreprises porteuses pour notre croissance.

Cela dit, rien ne pourra changer le portrait d’ensemble sans un discours qui clarifie le péril actuel et nous mobilise dans le cadre d’un renouveau industriel.

3. Le tertiaire : la fin de la grande illusion

Ma troisième observation est à l’effet que notre secteur tertiaire est à la veille de frapper un mur que plusieurs de nos économistes et gestionnaires tardent à voir.

À notre avis, le discours actuel sous-estime dangereusement l’impact qu’aura l’ouverture de nos marchés protégés sur notre secteur manufacturier et surtout celui du secteur tertiaire. Je m’explique.

Qu’on le veuille ou non, la fragilisation de notre tissu industriel et la multinationalisation de nos ressources sont en train de rendre l’économie québécoise plus dépendante que jamais d’un État omniprésent et d’un Québec Inc. de plus en plus cantonné à des secteurs protégés et à ceux des services.

Nous faisons référence ici aux secteurs des banques, de l’assurance, de la construction, du génie-conseil, de l’informatique, des médias, des télécoms, de la santé, de l’électricité, des transports publics, de l’éducation, de l’agroalimentaire, de l’administration publique, des marchés gouvernementaux, et bien d’autres encore.

Or, qu’on se le dise, la performance future de ces secteurs représente un risque majeur pour l’avenir économique du Québec. Pourquoi? Parce qu’à un degré plus ou moins élevé, ces secteurs bénéficient tous du soutien et du protectionnisme de l’État québécois ou canadien. Or, il est clair que ce soutien va diminuer et que dans les années à venir les protections seront assurément révisées à la baisse, au fur et à mesure que la mondialisation et les ententes de libre-échange vont s’accélérer.

Quel est le problème? Il se situe à trois niveaux.

Premièrement, il faut reconnaitre l’ampleur de la problématique. Il faut en effet savoir que le poids combiné de ces secteurs est colossal du point de vue des investissements, des emplois de qualité et des recettes fiscales. Par ailleurs, l’incidence de ces secteurs sur la composition de la classe moyenne, la sous-traitance, le marché immobilier, le marché financier, l’économie régionale et la consommation ajoute de toute évidence à l’ampleur de la problématique.

Deuxièmement, le niveau de risque est très élevé dans la mesure où le degré de compétitivité des entreprises concernées est relativement faible par rapport à leurs concurrents étrangers. Or, soyons clairs sur ce point. Dans le contexte présent, et sans vouloir minimiser les transformations possibles, ouvrir les protections équivaudrait dans bien des cas à demander à Zellers de rivaliser avec Walmart. Pris à l’échelle du Québec, cela signifierait — même dans le cas d’une ouverture progressive de ces marchés — des pertes massives d’emplois, un exode de capitaux, une sérieuse attrition de la classe moyenne, la disparition des derniers grands sièges sociaux, l’éradication de plusieurs petites communautés, le déménagement d’entreprises et de fonctions à valeur ajoutée, une réduction majeure du financement et des débouchés pour la recherche et l’enseignement supérieur, et bien plus encore.

Parenthèse obligée, on veut bien considérer qu’il s’agit d’un scénario catastrophe et que le Québec comme bien d’autres va monter aux barricades contre de telles mesures. Cela dit, je suis certain que vous conviendrez avec moi qu’il est nettement préférable de voir des entreprises comme Saputo et Agropur s’internationaliser plutôt que s’en tenir à un chahut protectionniste qui risque simplement de retarder l’inévitable et de faire porter l’odieux de la transition sur le reste de l’économie, et surtout les générations futures.

Troisièmement, on n’a pas besoin d’être un gourou de l’économie pour comprendre à quel point une telle atrophie de nos secteurs protégés saborderait du coup notre économie tertiaire en plus de priver nos entreprises de prochaine génération d’un terreau fertile à leur éclosion et leur développement.

Somme toute, en considérant les enjeux du côté du secteur des ressources et du secteur manufacturier, il est difficile de ne pas imaginer à quel point l’ouverture des marchés protégés et l’affaiblissement de notre ligne tertiaire pourraient s’avérer extrêmement toxique pour notre avenir économique si d’importants changements ne surviennent pas à ce dernier niveau.

Conclusion

L’objectif n’est pas ici de minimiser l’importance des débats actuels sur le choc démographique, l’endettement, la réduction du déficit, la place de l’État, la souveraineté, et la pérennité de nos acquis sociaux. Tout comme ceux visant à trouver les moyens appropriés pour réduire les inégalités, l’évasion fiscale, et obtenir une plus grande contribution des individus et des entreprises les plus fortunées.

Notre objectif consiste plutôt à faire réfléchir sur les limites d’un discours campé par une sorte de jeu de tir à la corde entre les plus pragmatistes d’entre nous et ceux dont le discours est largement influencé par la préservation des acquis sociaux, le soutien, les salaires, les investissements, les protections et les représentations de l’État. La principale limite de ce discours antagonisant est qu’au final, il tend à nous faire perdre de vue l’essentiel.

L’essentiel étant ici que tout notre échafaudage économique et social repose de plus en plus sur un enjeu majeur et de plus en plus critique, soit la capacité de nos entreprises à demeurer compétitives et à soutenir ainsi la création de richesse qui alimente l’échafaudage en question.

Comme quoi le temps est peut-être venu de réviser la place que notre discours économique accorde à la situation réelle de nos entreprises et comprendre du même coup que les monstres d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui et que nos véritables sauveurs sont maintenant ceux qui comprennent que le temps est précieux et qu’il ne sert à rien de se contenter de faire les gorges chaudes si c’est pour conduire en bout de piste à des coquilles vides et une société dans laquelle on aura appris aux jeunes, aux plus méritants et aux plus fortunés à ne plus être solidaires du reste.