Le modèle québécois à l’heure du libre-échange

tpt

Le débat sur la position du Québec en matière de libre-échange vient d’être relancé par la participation canadienne au Partenariat Trans-Pacifique. Les réactions commencent à se faire connaitre.

Par l’entremise de son blogue sur le Journal de Montréal, l’Institut de Recherche IRIS vient de publier un court texte dans lequel l’auteure s’interroge sur la pertinence de l’entente en regard du ralentissement du commerce mondial. Elle remet aussi en question les effets espérés et l’équité derrière un tel pari. Parmi les arguments allant à l’encontre d’une telle entente, on peut lire que celle-ci profitera surtout aux multinationales et qu’elle nuira à la souveraineté du Canada et au développement local.

Le ralentissement du commerce mondial justifie-t-il un désintérêt pour le PTP?

Nous pensons que non. Le ralentissement de la croissance du commerce mondial par rapport au PIB s’explique surtout par une saturation de marché en Occident. Tôt ou tard, il devenait évident que l’importation de produits à rabais, qui avait tant alimenté les économies occidentales, n’allait plus pouvoir croitre au même rythme. On le voit d’ailleurs à la saturation atteinte du côté des entreprises-pipelines de produits importés comme ceux de Walmart.

Mais l’argument va plus loin que cela. En effet, derrière cette saturation, l’on retrouve en outre deux causes importantes : la détérioration du pouvoir d’achat des consommateurs ainsi que la dégradation de la capacité industrielle de l’Occident. Ces deux causes étant liées à l’érosion du potentiel réel des industries occidentales dites d’avenir (télécoms, médias, biotech, etc.) et à la dévaluation des actifs financiers occidentaux. Des actifs dont la surévaluation a temporairement induit une illusion de richesse ayant initialement amplifié la consommation occidentale pour ensuite provoquer un énorme ressac lors des crises de dilution des avoirs en 2000 et 2008.

Qui plus est, il nous faut réaliser que même si le commerce mondial ralentit en raison de la saturation et de la dégradation du pouvoir d’achat en Occident, nous assistons présentement à un recentrage de la consommation à l’intérieur des nouvelles économies industrielles, principalement en Asie, où la très nombreuse classe moyenne s’enrichit plus vite qu’à l’ouest et est train de créer le nouveau grand marché stratégique de la planète. Un phénomène qui ne fera que s’amplifier alors que ces pays deviennent maintenant dominants dans les productions à valeur ajoutée, et que de nouvelles économies limitrophes leur succèdent sur la production à rabais.

D’où une première grande raison, pour un pays comme le Canada, de se faire une place de plein droit dans la zone Pacifique qui croitra plus que partout ailleurs dans le monde.

Le pôle industriel asiatique devient dominant

L’analyse du développement des nouvelles économies industrielles d’Asie montre aussi que leurs économies développent un pôle industriel régional beaucoup plus grand et fort que l’on croyait il n’y a pas si longtemps. En plus de développer leurs propres biens d’équipement et leurs procédés industriels de pointe, cette région est en train de développer son approvisionnement en matières premières, en services et en technologies de pointe à un rythme supérieur aux économies occidentales.

L’on est rendu au point où ces pays se retrouvent aujourd’hui avec leurs propres multinationales qui, dans bien des cas, n’ont rien à envier aux multinationales occidentales.

Voilà donc une autre raison, autre que la consommation, pour laquelle le Canada ne peut se permettre de rester éloigné de ce pôle industriel sans se pénaliser lourdement.

L’érosion industrielle au Canada et au Québec

Outre l’érosion de notre pouvoir d’achat après le boom pétrolier, et l’attrait d’une présence accrue en lien avec le pôle asiatique, la troisième grande raison justifiant l’importance d’un tel partenariat pour le Canada et le Québec concerne notre propre situation industrielle.

Dans le cas du Québec, notre situation est pour le moins préoccupante. Nous sommes en train de perdre rapidement du terrain rapidement sur des secteurs que l’on croyait pérennes jusqu’à tout récemment, notamment dans le cas du secteur de l’aluminium, de l’électricité et de l’aérospatiale. Notre relève tarde et une forte proportion de nos PME n’est pas apte à soutenir une concurrence mondiale qui va en s’intensifiant.

Il nous faut aussi réaliser que notre économie tertiaire ne pourra soutenir, ou du moins pas autant que nous pensions jusqu’à récemment, le reste de notre économie. La raison est simple. Nos industries spécialisées à haute valeur ajoutée s’effritent et ne sont plus en mesure comme par le passé d’alimenter le tertiaire et soutenir les dépenses de l’État. Qui plus est, à mesure que notre économie local ralentit, nous ne profitons pas suffisamment de la croissance à l’étranger pour soutenir la lenteur de notre économie locale. Autrement dit, notre tertiaire n’exporte pas assez pour relayer l’enlisement du secteur manufacturier et de celui des ressources.

D’où l’importance, en troisième lieu de s’arrimer à de nouvelles zones de croissance pour relancer notre industrie de l’extraction, notre secteur manufacturier et celui des services.

Le modèle économique québécois y perdra

La question des gagnants et des perdants mérite qu’on s’y attarde. Certes, il faut le souligner, le PTP ne s’annonce pas comme un eldorado ou une sortie de crise en douceur pour le Québec. Je laisse aux politiciens et au patronat, du moins ceux concernés, le soin de nous laisser miroiter les avantages d’une telle entente dans le cadre de la démocratie médiatique qui est aujourd’hui la nôtre.

Ils diront sans doute que cette entente va favoriser les exportations. On concentrera l’attention sur des cas plus difficiles, mais acceptables comme le recul de l’automobile et la remise en question de la gestion de l’offre, notamment dans le secteur laitier.

On dira que dans l’ensemble cela va aider nos entreprises à devenir plus concurrentielles. Que le libre-échange va attirer l’investissement étranger dont nous avons besoin pour créer des emplois. Évidemment, on dira surtout que les consommateurs y gagneront, du moins ceux ne désirant pas voir plus loin que les rabais dans leur panier.

Réalistement, au-delà de tels discours vertueux, le libre-échange ne sera pas la panacée promise, du moins pas pour les prochaines années. Disons-le clairement, le libre-échange et le commerce international ont de tout temps fait plusieurs victimes au Québec. Le PTP ne sera pas une exception, encore moins toutes les autres ententes qui suivront dans son sillage.

Parmi les perdants, on retrouvera une partie significative de notre économie qui est à la traine par rapport à la concurrence mondiale qui deviendra plus présente. Cela fera doublement mal, car les secteurs les plus touchés seront ceux qui sont les plus intensifs en main-d’œuvre et ceux qui comptent sur les travailleurs parmi les moins bien rémunérés. Sauf bien sûr s’il s’agit de secteurs protégés disposant d’une rente de protection comme dans le cas des télécommunications.

Malgré les accommodements, il n’y a aucun doute que cette entente va impacter négativement les présentes conditions de travail au Québec. Ces dernières allant désormais devoir refléter notre positionnement concurrentiel plutôt que la force syndicale et l’assentiment politique et social régnant chez nous.

Il est évident aussi que le libre-échange réduira la souveraineté et le pouvoir de dépenser de l’État québécois, et ce de plus en plus. On fait référence ici à nos protections économiques et sociales, y compris nos régimes de sécurité du revenu qui vont eux aussi devoir refléter la création réelle de valeur de notre économie dans l’ensemble mondial plutôt que notre capacité à s’endetter sur le dos des générations futures.

Pour le Québec, la remise en cause de la capacité de dépenser de l’État sera majeure puisque notre économie est fortement arrimée à l’État. On le sait, à l’échelle de l’Amérique du Nord, le Québec compte parmi les juridictions qui dépendent le plus de l’État pour les emplois, l’investissement et les conditions de vie de sa population.

Je vais même aller plus loin que la plupart des pourfendeurs du libre-échange, en insistant sur le fait que le libre-échange sera particulièrement douloureux pour notre modèle économique.

Il faut en effet savoir que notre modèle – sous-entendu ici notre entrepreneuriat, nos riches, notre classe moyenne, nos marchés financiers, nos sièges sociaux, nos emplois à valeur ajoutée, nos valeurs mobilières et immobilières, nos investissements, nos économies régionales, etc.  – repose en grande partie sur des organisations, des entreprises et des secteurs particulièrement vulnérables au libre-échange et à l’arrivée d’entreprises étrangères.

C’est le cas de ces secteurs : médias, télécoms, finances, services-conseils, contrats publics, éducation, transport public, construction, énergie, santé, etc.). Des secteurs protégés ou fortement dépendants de l’État qui, au cours des prochaines décennies, n’auront pas le choix de s’ouvrir à la concurrence mondiale et à l’investissement étranger si nous voulons maintenir notre participation aux ententes de libre-échange.

Justement parce qu’on a trop à perdre!

Devant un tel danger, la réaction normale est de vouloir se protéger en s’isolant ou de s’ériger en juste pour faire porter le coup sur les plus avantagés. C’est justifiable, du moins en partie. Toutefois, il nous faut réaliser que dans un monde concurrentiel, comme celui dans lequel nous vivons désormais, cela revient à dilapider la richesse sur laquelle repose présentement notre économie.

En agissant de la sorte, on se retrouve rapidement avec une économie dépassée, un pouvoir d’achat en perdition, des importations hors prix pour nos moyens, une concentration encore plus rapide et forte de la richesse aux mains d’une aristocratie industrielle décadente. Tout cela conduisant à provoquer une instabilité politique et sociale ajoutant au problème.

Bien qu’elle soit imparfaite, voire douloureuse et inégale, le libre-échange force à moderniser nos organisations et nos entreprises pour que celles-ci puissent prendre le relais afin de créer la richesse nécessaire pour protéger nos acquis de la bonne façon.

Il nous pousse aussi à dépasser le charabia institutionnalisé de revendications et d’acteurs auquel le Québec s’est habitué avec le temps. Il braque plutôt les projecteurs sur les gens et les moyens pour surmonter la nouveauté et l’ampleur du défi devant nous.

Certes, il est de mise à continuer de dénoncer les affres d’un tel changement et d’en appeler à une plus grande équité sociale. Reste qu’il nous faut surtout les moyens et les efforts requis plutôt que penser s’en remettre à un statu quo allant nous pénaliser encore plus.

Ce besoin de se moderniser vaut pour l’ensemble des secteurs, notamment celui de l’éducation. Un secteur que nous considérons comme un des plus importants dans le cadre de cette relance. Un secteur à qui on devra retirer les œillères s’il veut jouer le rôle qu’on attend de lui.