L’enseignement du français au Québec: et si l’on innovait?

Enseignement du français

 Avec une population comptant 53 % d’analphabètes fonctionnels, il est difficile de prétendre que l’enseignement du français et la communication se portent bien au Québec. Certains vont même jusqu’à suggérer que cette statistique, combinée à celle du décrochage, suggère l’existence d’un grave malaise dans notre système d’éducation.

Une méthode qui ne convient plus à la grande majorité

Je ne suis pas un partisan de la manière avec laquelle nous enseignons le français au Québec. Parmi les raisons, j’ai un fils de 19 ans qui est un Asperger léger avec trouble de dyslexie. Malgré le combat que son apprentissage implique, ma conjointe et moi sommes parvenus au fil des années à lui donner goût à la lecture. Aujourd’hui, non seulement il adore lire, mais il aime écrire.

Dans les faits, notre fils possède un vocabulaire supérieur à la majorité d’entre nous. Il écrit magnifiquement bien. Ses idées sont claires et bien structurées. Comme je lui dis souvent, il surpasse bien des jeunes qui sont aux portes de nos universités. Pourtant, mon fils ne peut démontrer son savoir en la matière ni le développer à sa pleine mesure, car il peine à compléter son français de secondaire 3. La principale raison: une méthode d’enseignement qui ne lui convient pas, comme à tant d’autres d’ailleurs.

Je me débrouille bien en français et ma conjointe excelle en la matière. Nous détenons chacun une maitrise dans notre domaine respectif. Pourtant, tous les deux nous peinons à suivre l’enseignement du français prodigué à notre fils.

Il faut se donner la peine d’ouvrir les cahiers en question pour comprendre à quel point la méthode utilisée se situe à un niveau d’abstraction élevé. Les composantes et les définitions de cette méthode sont à ce point complexes, floues, pédantes et envahissantes que l’on en vient à se demander qui a bien pu imaginer une telle approche. Mais surtout, on en vient à douter que cette méthode ait été préalablement testée avec succès auprès des différentes clientèles.

Je rage chaque fois que j’ouvre les cahiers de mon fils. Pire encore, je me sens démuni comme parent quand vient le temps de l’aider et de l’inciter à persévérer. Chaque fois, me revient en tête le désaveu à mots couverts de ses professeurs envers une méthode qui est loin de faire l’unanimité parmi la communauté enseignante.

Chaque fois, je les entends me dire qu’il faut voir cette méthode comme une démarche à mémoriser pour aller simplement chercher la note de passage. Moi, j’ai plutôt envie d’inciter mon jeune à la désobéissance tellement cette façon d’enseigner le tue à petit feu et l’incite à décrocher.

Un problème qui  nous touche tous

Si mon jeune était une exception et que le problème se situait au niveau de son trouble d’apprentissage, je n’en parlerais pas. Mais, en questionnant mon entourage, je me rends compte que son histoire résonne chez bien des parents et d’autres jeunes ainsi que parmi des collègues et amis bien en vue qui n’osent parler de leurs propres faiblesses en la matière. C’est aussi le cas de bien des gens du milieu de l’enseignement, particulièrement les jeunes formés avec de telles méthodes.

Pour moi, il ne fait pas de doute. Parmi le 53 % d’analphabètes fonctionnels que nous avons au Québec, un grand pourcentage d’entre eux est rendu là tout simplement parce que la méthode ne convient pas et l’enseignement est mal adapté à leurs besoins.

J’oserais même dire, en portant particulièrement attention ces temps-ci à ce que les gens écrivent et disent, que le problème touche aussi une autre grande partie de la population dite lettrée, et ce à tous les niveaux de la société.

Plus que le simple fait d’écrire, c’est la capacité de penser et communiquer qui est touchée par ce fléau.

Un problème organisationnel avant tout

Dans la profession que j’exerce, l’on sait que la méthode préconisée est généralement le reflet de l’organisation qui la conçoit ou l’utilise. Dans ce cas-ci, il est clair que nous avons à faire avec un cas d’hyperspécialisation. La méthode imposée est celle provenant d’une caste d’individus. Des érudits se distinguant du reste en étant à la fine pointe d’études de spécialistes universitaires.

Sur le plan organisationnel, ils sont au sommet d’une pyramide ministérielle conférant à leur groupe — le .01 % des intervenants du domaine — la responsabilité de décider quoi et comment apprendre.

Comment font-ils? Difficile à savoir. À ce jour, je ne trouve pas d’études explicatives sur leur démarche. Je ne trouve pas non plus d’études démontrant ce qu’ils font pour rencontrer et comprendre pourquoi nous avons au Québec une proportion aussi grande d’analphabètes fonctionnels. On ne trouve rien suggérant que l’on cherche avant tout à répondre aux besoins réels de nos gens.

Malgré des statistiques consternantes, et hormis de grandes déclarations d’intention, l’on n’a rien vu qui vaille ces dernières années pour donner un coup de barre. Même lorsque les critiques fusent dans les médias et que l’on ne parle rien de moins, comme c’est le cas présentement, de la perdition du français, personne du domaine n’intervient pour défendre les mérites de ce qui existe ou pour proposer de nouvelles avenues.

Je ne trouve pas non plus aucune étude évaluant l’efficacité de la présente méthode d’enseignement. Je cherche encore dans les communications et les directives du ministère, une remise en question quelconque de cette dernière, ni une volonté affirmée de s’attaquer au problème du 53 % dès l’école. On fait plutôt comme à l’époque précédant la Révolution tranquille, c’est-à-dire qu’on laisse le problème à des organisations caritatives.

Un coût collectif se chiffrant dans les centaines de millions de dollars

Mon diagnostic, aussi sommaire et tendancieux soit-il, est que nous sommes aux prises avec une technocratie du français. Un monopole dans lequel les spécialistes s’entendent entre eux pour dicter l’offre, c’est-à-dire les contenus et les méthodes. Ainsi, au lieu de sonder et déterminer les besoins réels, ils substituent leur propre lecture à ceux-ci.

Au lieu de données probantes, ils s’en remettent à une validation par l’assentiment de leurs pairs regroupés sur la base d’une confrérie mondiale hyperspécialisée. Donc, pas de données probantes ni sur les besoins ni sur les résultats pouvant remettre en péril le statut décisionnel du groupe.

Ce faisant, on se retrouve avec une pratique fort coûteuse et non imputable qui laisse à d’autres le problème de ses externalités négatives.

Or, quand on regarde ce problème dans son ensemble, on se rend vite compte que cette incurie nous coûte potentiellement des dizaines sinon des centaines de millions de dollars. Nous faisons référence ici à toutes les répercussions économiques et sociales liées à cet important fléau qu’est l’analphabétisme et l’impact dramatique que ce phénomène engendre quant à la capacité de penser et d’agir de nos gens. Tout cela se mesurant par les énormes coûts de nos programmes sociaux et d’énormes difficultés d’adaptation des personnes concernées et de leurs proches, toute la vie durant.

Comment s’attaquer réellement à ce problème?

Plutôt que de se lancer dans une nième réforme imaginée et décrétée dans un bunker ministériel, nous pensons que le Québec gagnerait beaucoup à décloisonner le processus par lequel l’on détermine les besoins, les services offerts, et la méthode pour enseigner le français. Cela veut dire, entre autres choses, d’élargir le défi à d’autres joueurs.

Je pense aux professeurs, mais aussi aux clientèles hors de l’école. Des gens et des employeurs que nous devrions sonder abondamment, et de multiples façons, pour établir le vrai portrait de la situation du français et de la communication en général au Québec.

À agir de la sorte, on éviterait des décisions insensées comme celle de commettre nos jeunes du secteur de la formation professionnelle à une version allégée de la présente méthode d’enseignement alors qu’on sait pertinemment qu’une méthode aussi abstraite ne convient ni à leur profil d’apprentissage, ni à leurs besoins réels.

On réaliserait du coup que ces jeunes apprennent surtout par l’expérimentation. On comprendrait aussi que parmi leurs conditions de réussite dans leur vie professionnelle, il leur faut un français fonctionnel, et non celui imaginé par un universitaire déconnecté des exigences du milieu.

Faire place à l’innovation

Par ailleurs, pour faire une véritable différence dans les moyens et la rapidité d’adaptation aux besoins, nous croyons essentel de greffer ce processus d’un nouveau type de joueurs n’appartenant pas au monde académique.

On sait qu’il existe au Québec un énorme potentiel de créativité ainsi qu’une capacité à développer des outils d’un nouveau genre. Pourquoi ne pas y recourir?

Si Apple et Google ont su faire éclater le monopole de Microsoft  grâce à l’ingéniosité de leur environnement applicatif ouvert, pourquoi ne parviendrait-on pas à dépasser de la sorte la simple contribution de quelques spécialistes de nos tours d’ivoire et nos officines gouvernementales dont la méthode est devenue somme toute fermée, passéiste et élitiste?

En ce qui nous concerne, une compagnie comme Druide informatique fait beaucoup avec ses produits et sa petite équipe pour aider notre français au quotidien. Alors, pourquoi ne pas arrimer de tels outils? Pourquoi ne pas susciter la contribution potentielle de joueurs du même acabit pour réimaginer la démarche dans son ensemble?

Pourquoi ne pas profiter ainsi de capitaux, d’outils de prochaine génération, d’économies d’échelle, d’une réelle capacité d’innover afin de mieux servir nos enseignants et nos apprenants?

Pourquoi accepter que le français et la communication en générale soient aussi difficiles et plates à enseigner et à apprendre sachant que nous pouvons rajeunir et rendre le tout plus attrayant, assimilable, utile et prévalent?

Sachant que l’analphabétisme nous coûte aussi cher au plan économique et social, pourquoi ne pas s’attaquer au problème à la source, c’est-à-dire à l’école et de la manière avec laquelle l’on enseigne?

Pourquoi donner tant de place aux grands débats sur les structures et la gouvernance alors qu’on sait que la solution réside avant tout dans la constitution d’une offre qui répond mieux aux besoins réels de nos gens?

Sachant que l’éducation se mondialise et que ce marché verra dans les années à venir l’émergence de studios applicatifs et de réseaux internationaux de prochaine génération, pourquoi ne pas combiner cette nécessité d’agir sur notre capacité à communiquer avec celle de développer des approches innovantes de classe mondiale pouvant faciliter l’émergence de joueurs capables de prendre la place qui leur revient sur ce nouvel échiquier?

Conclusion

Si le Québec veut cesser son érosion sur le plan économique et social, il doit innover et se transformer. Il doit aussi rallier à cet effort un plus grand nombre de gens. Parmi les principaux moyens sur lesquels nous devons compter, l’on trouve notre système d’éducation. Or, ici aussi il y a beaucoup à faire.

Avec une population composée à plus de la moitié par des analphabètes fonctionnels, et une couche additionnelle qui connait des manques importants, le Québec se prive de ressources importantes qui lui coûtent très cher.

En ce sens, il est plus que temps que l’on réalise l’importance de dépasser la gestion politique et technocratique de l’éducation au Québec. Une gestion qui ne saurait plus longtemps s’illusionner sur sa capacité à changer les choses.

Comme dans bien d’autres secteurs d’activités, le temps est venu de décloisonner et de s’ouvrir à de nouveaux acteurs et de nouvelles façons de faire. L’enseignement du français et de la communication en général est un exemple dont on ne saurait plus longtemps taire l’importance.

Il ne s’agit pas simplement de laisser des créatifs de tous acabits fouler les arcanes du ministère de l’Éducation en espérant trouver un Guy Laliberté parmi eux. Il s’agit avant tout d’élargir la contribution à des forces vives d’un nouveau genre appelé à prendre une place prépondérante dans un secteur mondial en devenir sur la base d’un facteur aujourd’hui primordial pour la réussite: l’innovation concurrentielle.

Peu de gens le voient encore, mais même en éducation la concurrence n’attend plus. Le secteur se mondialise et, compte tenu de sa taille, le Québec ne peut plus se permettre de rester stationnaire avec le modèle qu’il a mis en place il y a soixante ans.

Nous avons encore une chance de surfer sur une nouvelle vague, édustrielle cette fois, plutôt que de se faire engloutir par cette dernière dans un futur rapproché. Il faut saisir cette chance sinon on y perdra grandement au change.

Ne pas saisir cette chance équivaudrait à se laisser tuer à petit feu par une minorité de spécialistes qui semble-t-il ont perdu leur objectivité par rapport à la portée réelle de leurs moyens.